L’article que je commence ici est sans doute plus personnel que les autres. Parce qu’il touche au rapport intime au tourisme et à l’altérité, en soulevant des traumas et des dilemmes moraux à l’intersection entre classe, santé et imaginaires. La question peut être formulée simplement : a-t-on tous équitablement droit à l’émerveillement devant les espaces paradisiaques ? Mais ainsi tournée, la réponse serait elle-même d’une simplicité confondante. Non, tout le monde ne peut pas explorer le monde, et ceux qui le peuvent n’apprécient pas de la même manière une contrée et une culture inédites. L’espace pratiqué, phénoménal, n’est qu’une interprétation sensible de l’espace physique au travers de filtres, de structures sociales assimilées et conditionnant notre modalité d’appréhension de l’environnement. Des parents riches, un handicap, un manque ou un excès de curiosité – autant de facteurs qui réduisent ou étendent, grisent ou saturent le monde devant soi.
Une formule résume à elle-seule le conflit entre le présupposé universaliste de l’espace à découvrir et les voiles plus ou moins explicites qui le troublent : faire un lieu. « J’ai déjà fait Rio deux fois ! T’as jamais fait ? » entend-on parfois à la machine à café. Qu’importe le différentiel de revenu ou le goût individuel, il y a des destinations incontournables, et celui qui ne les a pas faites est à plaindre. Bali, le Yucatán ou les Cyclades : des poncifs, parfois méjugés dans un même mouvement pour leur popularité, mais persistants dans le guide du bon occidental ouvert sur le monde.

Rio tient sur cette carte une place singulière : archétype de la destination exotique depuis des siècles, forte de symboles culturels qui désormais la dépassent (carnaval, samba, caïpirinha), paysage culturel poussé jusqu’à la caricature, entre montagnes préhistoriques et jeux de drague sur la plage. Faire Rio semble facile, le toponyme sonnant comme tout ce qu’il incarne : voir le Christ Rédempteur, jouer au beach volley, chausser des Havaianas. La to-do list serait ainsi rayée, si l’on n’avait pas ajouté récemment la visite d’une favela et le gîte de luxe à Ilha Grande. Alors, reformulons la question du départ pendant que je suis moi-même à Rio : de quel droit réduisons-nous un lieu à un programme à faire, épuisant ainsi sa magie ?
Mythologie normative du faiseur de lieux

Décortiquons la formule pour y voir autre chose que de la concision. Faire quelque part, c’est non pas désigner le lieu réel (sinon nous dirions le visiter, ou le connaître) mais une action, voire une méta-action englobant tout le voyage. Il s’agit donc, rhétoriquement, d’une hyperbole, puisque le toponyme utilisé (ici, Rio) désigne en réalité moins que son étendue physique et conceptuelle (toutes les facettes de Rio). Une hyperbole semblable à « on est au paradis » pour vanter un lieu à son goût, ou encore « c’est mon domaine » pour doter une compétence personnelle du prestige de la souveraineté. Ainsi, le nom-lieu se substitue autant à l’effort à faire qu’au bénéfice supposé évident (avoir vécu l’émerveillement attendu). Nous pourrions en ce sens parler d’activation d’un lieu, comme pour un logiciel ou un plan marketing : l’étape opérationnelle avant le profit personnel.
L’activation suppose un acteur qui sait, mécaniquement ou consciemment, quoi faire. Après tout, faire, c’est toujours bien faire, selon la manière conventionnelle contenue dans la signification courante de son objet (le résultat prédéfini : le voyage réalisé à Rio, pas un voyage). Pour cela, il faut donc un acteur neutre et méthodique, intrinsèquement en mesure de faire (la vaisselle, un effort – Rio). Le déplacement et le séjour dans le lieu activé doivent être normés pour l’acteur-type, lui-même apte à tout type de destination. Faire Rio, c’est admettre Rio, Bali et toute autre carte postale, comme accessibles et praticables pour l’individu normal. Qu’importe ce qu’il veut ou ressent, tant qu’il se rend faire sa tâche tel qu’on l’entend.

On identifie ici un premier problème dans cette formule. En disant faire un lieu, l’émetteur s’identifie et identifie d’emblée son interlocuteur à cet acteur théorique ; il instaure un dialogue entre faiseurs de lieux, dont l’expérience a priori inégale est à jauger par la question « t’as déjà fait ? ». Mais une personne neuroatypique, timide, ne parlant aucune langue étrangère ou opposée à l’avion peut-elle faire Rio ? En aménageant son voyage, en adoptant une méthode peu conventionnelle, cette personne pourra-t-elle dire une fois de retour qu’elle a fait Rio avec la même force du mythe que sous-entend la formule ? Sans doute pas. Dans le faire quelque part, puisque le lieu est substituable, les handicaps à sa pratique ne sont pas intégrés, précisément parce qu’il faudrait sinon lister ceux que poseraient chaque destination. Et le faiseur de lieux ne peut faire la fine bouche.
L’expression anodine cache donc un individu modèle, capable de et prêt à faire n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Comme le consommateur rationnel des théories classiques, ce voyageur-acteur est absolument neurotypique, extraverti et d’un chill inébranlable. Il est acteur au sens courant, performeur et performant. Il ne demande rien d’autre que faire, ne laisse rien paraître et improvise devant les contretemps. Alors oui, la destination lointaine impose ses us et coutumes, des particularismes amusants ou piégeurs, un moindre confort par simple manque de repères ou, plus prosaïquement, du fait de la pauvreté organisée dans les pays exploités. Mais ce voyageur n’en a cure. Il n’a pourtant rien en lui de bourgeois ni de casanier, puisqu’il s’adapte avec aisance. Seulement, rien ne lui manque pour faire et refaire.

Jacques Attali appelait ce voyageur privilégié nomade de luxe, celui qui va de lieu en lieu pour son plaisir, à l’inverse de l’exilé qui est hors de tout lieu. Ce luxe repose autant sur les enclaves aisées pour touristes que sur la capacité individuelle, et parfois enjolivée, à se trouver à l’aise quelles que soient les conditions de séjour. On voit ici la double inversion intrinsèque au postulat du faiseur de lieux : celui-ci démontre son authenticité en minimisant les difficultés liées au simple changement de pays, mais en se voulant authentique partout, il révèle la normativité de cette qualité tout en simplifiant et figeant l’identité culturelle des lieux qu’il active. Sa qualité personnelle est universelle, chaque territoire visité est particulier, et l’un comme l’autre le restera puisqu’il en a décidé ainsi.
Chez lui, le non-familier est toujours familier parce que dépaysant selon son propre jugement. Pas assez dépaysant, ce n’est pas à faire ; trop dépaysant, c’est-à-dire au point de remettre en cause son aisance, ne viendrait même pas à l’esprit. La bascule sémantique du terme homeliness incarne bien cette idée : désignant initialement le caractère plaisant et rassurant de ce qui rappelle le foyer, l’anglais américain contemporain en a fait le nom de la laideur ordinaire. Le voyageur universel fuit la homeliness plutôt que ne cherche la disorientation, sous laquelle il n’y aurait pas de manière de faire.
Faire, laisser, méfaire : éthique de la destinaction

On en vient naturellement au second problème, qui est celui de réduire le voyage à une quête d’exotisme, donc d’affirmer la possibilité de tout faire du lieu, dans son intimité. Visiter, ce serait rester en surface ; en faisant, on décèle, on expose, on agite jusqu’à l’aboutissement. Nous avons déjà dit que faire, c’était bien faire. Mais bien selon quels critères ? Préférons-nous une expérience complète, émotionnellement diverse, riche, ou bien un séjour respectueux des populations et des limites qu’elles tracent, voire carrément éthique, comme le mot est à la mode dans le tourisme ?
Voyons cela en remplaçant Rio par des activités polémiques et plus proprement faisables : faire un safari, faire du jet ski, faire du volontourisme. Tout de suite, le débat s’installe : faut-il le faire ? Est-ce bien, est-ce tentant mais néfaste, ringard, un moindre mal ? Maintenant, appliqué à Rio : faut-il rester à Ipanema, entre riches, ou bien réserver une visite guidée en favela pour communier avec les mis-au-ban ? On voit bien que le faire-lieu, au seul stade de la question, permet de ne pas soulever de débat. La consensualité du voyage est préservée, on ne fait que sous-entendre ce qu’il faut pour bien faire Rio, elle-même voulue non clivante. Dans la destinaction, soit quand on détourne le toponyme pour qu’il désigne le panel d’activités définitoires et suffisantes, l’éthique du programme réalisé reste à la discrétion du voyageur. Le dilemme moral est intérieur, et variable selon l’exigence de chacun.

Ce n’est qu’en racontant son voyage que le destinacteur est amené à partager plus ou moins honnêtement l’arbitrage opéré entre droiture et désir. Bien sûr, il n’y a pas de bonne manière de faire qui soit universelle. À mon sens, il convient surtout de se dire qu’il est impossible de vivre en local pour deux semaines, sans les codes, l’expérience et les conditions matérielles d’une population elle-même extrêmement hétérogène. L’immersion dans un lieu étranger ne se décrète pas, aussi une bonne partie des dilemmes se résolvent d’eux-mêmes en évitant de surestimer sa capacité individuelle à partager un commun avec la population, à s’intégrer sans gentrifier, sans dissoner, sans être indésiré.
Si éthique il y a, elle ne peut être que classe, puisque l’adaptabilité du nomade de luxe est bien le fruit d’un habitus bourgeois. J’y vois là une application du sens du jeu bourdieusien au tourisme : quand les codes appris sont ceux des dominants, et que le capital culturel autorise la performativité de l’ouverture sur le monde, il est évident de savoir et de vouloir s’adapter. Une qualité qui sert à masquer la bourgeoisie (« je ne suis pas un dominant puisque je m’intègre aux milieux sociaux les plus exotiques») autant que les structures de classe elles-mêmes (« je me suis senti intégré, donc la ségrégation est surmontable »). Dans cette logique, la destinaction est le réceptacle d’une intention formulée en amont, depuis son milieu, qu’importe la forme de la réception tant qu’elle est effective.

Faire un lieu tient, là encore, de la consommation, puisque tout comme le consommateur rationnel ne voit ni les symboles, ni la propagande, ni les externalités négatives, le voyage universel reste toujours partiellement aveugle aux structures qu’il découvre. Aveuglé, d’une part, par son intérêt à maximiser son voyage (lui-même fruit d’un conditionnement social) et, d’autre part, par la méconnaissance naturelle, mais compensable, du territoire dans sa complexité. Même pour Rio, dont l’apparente occidentalité masque la persistance d’une hiérarchie post-esclavagiste. Je ne veux pas ici relancer le débat sur la légitimité même du tourisme. Néanmoins, l’hypothèse du bien faire dans la formule étudiée réduit, en dépit de toute bonne volonté, les destinations vantées à des expériences instantanées, auxquelles on délègue son éthique personnelle au lieu d’essayer de mieux faire.
Des images intimes du paradis

Assimilé à l’acte de consommation, le faire-lieu révèle sa préférence pour un bénéfice externe plus que pour l’effet sur l’acteur. On ne dirait pas « j’ai fait ça » avec autant de légèreté si l’action était vue comme transformatrice. Le mythe du voyage que l’on doit faire une fois dans sa vie s’effrite alors quand on en exclut les locaux autant que soi-même. De là émerge le troisième problème de la formule : si chaque destination se résume à un enchâssement d’actions à rayer de la liste, alors toute la diversité d’imaginaires de voyage est uniformisée et désincarnée. Mythifier des territoires (et leur population) tout en les supposant accessibles authentiquement à tous, c’est in fine ôter la possibilité d’une sentimentalité personnelle à leur égard – l’effet particulier que chacun peut faire sur chacun.
Ceux qui ont beaucoup voyagé depuis l’enfance savent aisément faire un lieu après l’autre, tandis que les moins privilégiés seront plus émerveillables ou bien moins sensibles à l’ailleurs. Ceux qui ont un amour, hérité ou développé, envers un territoire spécifique (qui n’est donc pas, à leurs yeux, une destination) ne peuvent pas témoigner de leur expérience intime face à celui qui a déjà tout fait. Ceux qui enchaînent les découvertes à un rythme effréné ridiculisent la distance géographique et symbolique qui sépare l’Heimat du paradis fantasmé, distance qui pourtant assure aux deux leur charme statutaire. Face au nomade de luxe, on paraîtrait ingénu ou conservateur ; on vivrait, toujours selon le triste Jacques Attali, comme un radis, attaché à des racines.
Choisir un autre fief serait renoncer à la substituabilité du lieu déjà évoqué. Preuve en est : le « t’as déjà fait ? », qui d’ordinaire concerne les destinations canoniques, s’étend, année après année, à des voyages plus trendy, mieux valorisables dans l’identité du nomade. Le Laos plutôt que la Thaïlande, le Costa Rica au lieu du Mexique, Sifnos davantage que Santorin. Pour le faiseur de lieu, si tel endroit est fait par tous, l’intérêt est maigre : il faut aller chercher plus loin, plus étonnant, plus brut. Assez, du moins, pour presque préférer dire que l’on a découvert tel pays, comme les explorateurs d’antan dont la curiosité insatiable a été, justement, le réducteur historique des distances vécues.

Méconnaître, c’est avoir encore tout à connaître, mais aussi pouvoir laisser certaines contrées dans une agréable ignorance. Dans l’énumération des destinations, l’intonation peut alors révéler beaucoup : « je ne le crois pas, t’as jamais fait la Crète ? Tu devrais, c’est époustouflant ! » Lui-même ne se donnerait pas à nouveau cette peine, puisqu’une fois fait, le lieu n’est plus à faire ; mais l’ignare doit, en revanche, remédier à cette pauvreté de vie, course sans fin puisque les pays peu touristiques d’aujourd’hui seront bientôt les prochaines destinactions. Alors, comment préserver un territoire cher à son cœur, un lointain si intime, de la consommation ? Comment faire valoir l’attachement personnel sans qu’il ne se confonde avec le récit lyrique du globe-trotter ?
Il faudrait nuancer d’emblée : le passionné, qui séjourne régulièrement dans une même région plutôt qu’en explorant, reste un touriste. Il peut toujours être indésiré par les locaux, même en démontrant sa maîtrise des codes. Et c’est précisément cette résistance qui fait le sel du voyage. Je ne crois pas plus au chauvinisme performatif qu’à la haine du nomade. La sentimentalité placée dans un voyage et dans le territoire qui l’accueille permet justement de dépasser une prétendue éthique du voyageur. Elle remet de la sincérité dans l’opposition fallacieuse entre méthode d’exploration et mise en récit de soi-même. Celui qui fait un pays ne fait que suivre la bonne manière pour la restituer selon l’image qu’il veut donner. Celui qui, au contraire, préfère approfondir sa connaissance d’un pays au tout-faire, n’est pas forcément un meilleur touriste ; mais son compte-rendu parle de lui et d’une facette singulière du pays. Pays qui reste ainsi distant, trop loin pour être fait comme ceci par l’autre.

Notons que l’expression faire un lieu ne s’emploie qu’au passé composé. On a déjà fait ou jamais fait, mais on n’est jamais en train de faire. La destinaction est toujours morte, alors que les traditionnelles vacances sont, elles, un présent permanent : je veux être en vacances, je suis en vacances, je pense aux prochaines vacances. Demander si l’on a déjà fait Rio, c’est à la fois projeter et préétablir le résultat ; le toponyme est un passif, et l’interlocuteur, un CV. Raison de plus, donc, de réinterroger les conditions du dialogue et d’intégrer, d’emblée, la personnalité de l’interrogé, pour que le récit soit autre chose qu’un entretien, et les pays des cartes postales.
Conclusion
Me concernant, Rio était, avant mon séjour, un objet sacré. En tant que portugais parlant mal sa langue paternelle, je voulais y surmonter un trauma d’enfant, et mettre à l’épreuve mon portugais autant que le détacher du pays familial. Comme obsédé des métropoles tropicales, je voulais voir en Rio (et São Paulo où j’étais avant) une incarnation parfaite de mon fantasme. Profondément anxieux, je pressentais la dureté du défi posé par l’extraversion et le devoir de vigilance bien connus de la ville. Le nom Rio signifiait, dans mon imagerie personnelle, le triomphe du tropical brutalism, la cohabitation avec les ouistitis (mon animal fétiche) et l’enthousiasme antifasciste de la MPB. Rien que cela, mais tout de cela, dans un magma de signes inconvertible en quête organisée.

La réalité du voyage est d’abord une confrontation avec moi-même. Mais cette négociation intérieure, cette acceptation du trouble et de l’imperfection, révèle aussi à quel point la réduction du séjour lointain à une activité a modelé nos esprits. Une réduction de l’espace physique au lieu, puis du lieu à l’activité, puis de l’activité au récit, à tel point que l’on part, souvent, pour fabriquer un souvenir déjà esquissé, déjà formaté par l’opinion populaire, quitte à douter de l’authenticité même de son rêve d’enfant. Le terme de désacralisation devant le pays vécu ne me paraît pas excessif : baptême, communion, pèlerinage, noces et extase font déjà partie du lexique du touriste comme pour mieux narguer l’étonnement perdu. Ce que l’on visite a déjà été vu en reels et par tous : sacrilège.
Comme je l’ai dit, la formule faire un lieu soulève trois grands problèmes : le présupposé du voyageur universel apte à chaque destination ; la glorification de son aisance au détriment des contraintes que la réalité sociale locale peut imposer ; l’indifférence, dans la succession des destinations à faire, du rapport individuel et intime à certains territoires. Mais j’en ajouterais, pour terminer, un quatrième, transversal. Puisque le faire lieu est une macro-action, alors il écrase les détails, les détours, les écarts et les surprises. Tout ce qui n’a trait ni au programme collectif, ni à la volonté individuelle, mais qui survient en agrandissant, sans crier gare, le lieu que l’on pensait cerner et apprivoiser. En somme, des easter eggs sans soluce pour les trouver et qui, en plus d’offrir un récit vraiment original à partager, démontrent que c’est le lieu, et lui d’abord, qui nous fait.


Laisser un commentaire