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étude d’espaces sans futur

xanadu palais des techs : la possibilité brisée d’un futur cyberorganique

(de retour sur ce blog délaissé quelques mois pour préparer ma thèse et ma nouvelle vie)

L’histoire architecturale regorge de fantaisies improbables, de tentatives jugées grotesques. Grâce à ces écarts du style officiel, les esprits provocateur d’hier ont pu inspirer les propositions d’aujourd’hui, comme réinterprétations à l’aune de nos besoins et techniques. On songe au Phalanstère de Fourier et à ses diverses résurgences depuis le XIXe siècle, à l’arcologie de Paolo Soleri qui irrigua la science-fiction avant de s’incarner dans nos gratte-ciels végétalisés, ou encore aux métabolistes japonais associant modularité et biomimétisme. À l’inverse, des procédés ancestraux, mais incongrus de nos jours, reviennent progressivement dans l’actualité : climatisation naturelle persane, construction en bois ou en pisé, voiles d’ombrage, etc.

Qu’il s’agisse d’utopies avant-gardistes ou de reboots du bâti vernaculaire, les architectures dissonantes, celles qui s’écartent de leur époque ou de la nôtre, ont toujours une chance de trouver grâce ailleurs dans l’histoire. La pertinence surgit quand on sait associer les idées et les temporalités avec audace, en cherchant partout et sans conformisme des solutions à nos problèmes finalement récurrents. La motivation initiale du concepteur importe peu, tant que sa réalisation, même imparfaite, a une leçon à nous donner. Prendre ici un peu de frugal, là du ludique, et ici du génial : la fabrique urbaine exige bien de l’humilité devant l’histoire – surtout à l’heure de la catastrophe climatique.

Métabolisme japonais, arcologie urbaine et « nouvelle Babylone » situationniste

Je veux ici faire revenir sur le devant de la scène un des échecs les plus attachants de l’architecture américaine : les maisons Xanadu. Archétypales de l’excès de confiance en la technologie au tournant des années 1980, ce projet traduit en seulement 3 exemplaires n’a survécu que dans la mémoire des passionnés. Entre 1979, première construction, et 1996, fermeture de la dernière maison, se sont écoulées des années cruciales pour l’habitat occidental. Domination du goût pour le pavillonnaire, futurisme domotique appauvri, construction toujours moins efficiente : c’est une histoire du rêve brisé de l’habitat du futur que raconte le projet Xanadu.

La forme inappropriée : dissoner au pays du paraître

Commençons par observer une maison Xanadu de l’extérieur. Un système de bulles blanches, entremêlées les unes aux autres, dessine une silhouette imprécise, presque affaissée. Les rêveurs y verront un nuage habitable ; les mauvaises langues, un gros morceau de craie écrasant ses occupants. Aucun angle droit : la bâtisse semble avoir été modelée à la main, rappelant la construction en adobe du Mali ou du Nouveau-Mexique. La blancheur éclatante semble, elle, tenir davantage des îles espagnoles, où réfléchir les rayons du soleil est une question de survie, que du modernisme américain qui y cherchait d’abord une marque de purisme. Tout autour, une pelouse verte, parfaitement tondue ; et rien aux alentours. La maison Xanadu est un OVNI posé sur Terre, une maison des Télétubbies couverte de chaux, un abri à fourmis géantes ou même, pire, une simple sculpture : inhabitable, arbitraire, passive.

Devant ce gloubi-boulga sémiotique, on peut supposer chez le concepteur, Roy Mason, une malice volontaire. Le style bulles n’est pas son invention, puisque ce langage architectural était déjà en vogue dans les années 1960 ; et le bâtiment parfaitement sphérique était une obsession de longue date, déjà celle de Ledoux et Boullée à la fin du XVIIIe siècle. Le Palais Bulles de Théoule-sur-Mer serait sans doute la réalisation ultime de ce rêve de rondeur. Mais alors qu’il exigea 14 ans de travaux, le gros œuvre de la première maison Xanadu, à la même époque, n’a pris que quelques jours. La raison ? Le matériau de construction, du polyuréthane expansé, pulvérisé sur des ballons géants que l’on dégonflait une fois la mousse durcie. Il suffisait ensuite de découper les ouvertures, et voilà une structure autoportante, isolée, résistante et ignifugée. Chez Mason, la forme sphère n’était pas l’objectif, mais la conséquence d’une prouesse plus remarquable : construire en spray, en une étape.

Entrons à l’intérieur. La simplicité n’a soudainement plus sa place : moquettes vert sombre et aplats rouge, plantes envahissantes, cheminées d’inspiration troglodyte et conversation pits (ces canapés en creux du sol). Un chaos de signes et de volumes qui peut refroidir les claustrophobes comme les adeptes du minimalisme. On dirait qu’un décorateur a voulu contredire l’architecture et le dépouillement de son bâti. La faute au goût de l’époque, qui ne pouvait pas s’appliquer à n’importe quel espace. Les Américains aspiraient à des volumes nets et rectilignes, à des coquilles vides à surcharger d’objets, de teintes et de textures : Xanadu, avec sa forte personnalité, ne pouvait pas suivre la mode en design d’intérieur. Preuve que l’ingénierie primait bien sur toute considération esthétique subjective.

Mason voulait frapper fort à l’ère du tract housing, ces maisons identiques alignées le long de voies sinueuses infinies. La standardisation des logements, des meubles, des symboles assurait économies et praticité, mais aussi un lexique d’appart commun pour exposer sa réussite. Dévier, c’était vivre en marginal : le succès ne pouvait passer que par de grandes superficies, vertigineuses mais aisément domptables. Ce devait être l’homme qui domine sa demeure, et non l’inverse – mais Xanadu cassait tous ces codes : de petites pièces rondes, des hublots, de la rugosité, que d’excroissances et d’anfractuosités ! Bien que pensée ergonomiquement, la maison organique, presque mouvante, de Mason dénotait trop, physiquement et idéologiquement, du dogme pavillonnaire.

On peut donc déceler dans sa forme la radicalité politique du projet Xanadu. Les premiers chocs pétroliers avaient déjà soulevé la question des dépenses énergétiques, et le nouvel urbanisme, critique du tout-voiture et des rues sans passants, commençait à se frayer un chemin. Dans cette logique, Mason avait proposé dès 1978 la construction de village autosuffisant à énergie solaire. Mais l’Amérique conservatrice et dispendieuse n’était pas prête à se remettre en question, bien qu’un illustre prédécesseur de Mason avait préparé le terrain : R. Buckminster Fuller, inventeur des dômes géodésiques et architecte obsédé par la question de l’énergie. Un demi-siècle avant Xanadu, sa maison Dymaxion, coupole d’aluminium peu coûteuse et sobre en ressources, voulait déjà provoquer. Le prestige de son concepteur n’aura pas suffi, et l’OVNI habitable fut renvoyé à un simple délire science-fictionnel.

Futurisme intégré contre futile surajouté

Le futurisme appliqué à l’écologie sociale, voilà le véritable ennemi de l’American way of life. Non seulement la modernité esthétique, performativité du dépassement des traditions et des repères, ne servait plus la gloire du capitalisme et de la bourgeoisie, mais en plus elle procédait de la considération pour les plus pauvres et pour l’environnement. La maison boîte-à-chaussures, commune à la classe moyenne suburbaine et à l’ultra-riche californien, se voyait attaquée non plus pour une simple divergence de goût, mais en ce qu’elle véhiculait un système complet de valeurs : vouloir plus grand(iose) quelle que soit la quantité de ressources nécessaire. Mason a fait, avec Xanadu, l’impitoyable démonstration qu’un futur clairement futur, défait de la rigidité des passéistes, devait se penser par le besoin (du peuple) plutôt que par un geste élitiste, conceptuel et superficiel.

Mais allons encore plus loin dans notre exploration de la maison Xanadu pour étudier ce qui a fait la renommée de l’attraction touristique : son équipement technologique. Si Mason était qualifié d’architecte marshmallow, moqué pour ses « maisons pour elfes » (notamment la Mushroom House à Bethesda, dont la toiture évoquait initialement… une forme phallique), il n’en était pas moins un technophile échevelé. Le titre de « home of the future » accordé à Xanadu tenait à son déploiement d’une domotique intégrale, pilotée par un réseau de microordinateurs Commodore. C’est la raison pour laquelle la maison de Kissimmee, en Floride, fut bâtie non loin du EPCOT Center, le parc futuriste de Disney World.

cliquez ici pour la visite complète

Dans celle-ci, le système informatique gérait l’éclairage et la température des pièces, le microclimat du sauna, des projections d’art numérique, mais aussi la programmation de repas équilibrés selon les données de santé des habitants, leur préparation puis leur service par des robots, l’adaptation de l’ambiance musicale au menu du jour et, enfin, la commande en ligne de denrées en fonction du stock et des envies. On pouvait lancer la machine à café depuis son lit, télétravailler depuis le salon, regarder le film de son choix sur n’importe quel écran. Les plantes étaient arrosées si leur sol était trop sec, l’air renouvelé en cas d’excès d’humidité, les stores baissés à l’annonce d’une vague de chaleur. Enfin, une voix pouvait guider les visiteurs pour un tour de la demeure, ou bien imiter une conversation pour dissuader les cambrioleurs.

On peut être surpris de savoir une forme aussi brute servir, in fine, à épater les touristes par ce déluge de futilités technologiques. Mais dans l’idée de Mason, cette hyper-robotisation ne devait pas marquer la fin de l’effort humain et son isolement du monde. Au contraire, elle contribuait à (re)faire de la maison un organisme vivant, avec lequel entretenir une symbiose active. La maison intelligente, concept alors méconnu, prenait chez Mason la double acception de praticité technologique et de consommation responsable. Le gaspillage énergétique était anticipé par un pilotage centralisé des microordinateurs autant que par l’autosuffisance électrique. L’intelligence de Xanadu reposait sur le chauffage solaire de l’eau, une isolation thermique complète (négligée à l’époque de l’énergie à bas coût) et surtout une serre vivrière. Enfin, c’est aussi de l’intelligence de l’occupant dont il était question, en mettant à sa disposition des recoins pour lire, s’isoler, se dépenser – et même explorer le monde depuis l’écran des chambres d’enfant, alors même qu’Internet n’existait pas encore.

Alors oui, la forme extra-terrestre de la maison et son appareillage grotesque d’ordinateurs ont condamné Xanadu à n’être comprise que comme expérience science-fictionnelle. Mais en proposant une atypicité chaleureuse et apaisante (par la végétation, la rondeur, les matériaux doux et la texture des murs), Mason a contribué à dissocier le futurisme de la froideur métallique et sur-stimulante des vaisseaux spatiaux. Et c’est étonnamment cela qui enterra définitivement le projet. À défaut de vivre dans l’USS Enterprise de Star Trek, l’Américain moyen voyait le progrès domotique comme l’ajout de technologies à un décor familier. Le modèle admis était plutôt celui de Smart House (1999), le film produit par Disney dans lequel une maison d’apparence ordinaire, mais bardée de gadgets informatiques, devient progressivement une figure maternelle de substitution. Par refus d’abandonner l’idéal pavillonnaire, le progrès n’a pu que se superposer à notre foyer du XXe siècle, qui lui n’a jamais pu évoluer.

Sauver du périssement les futurs désuets

Roy Mason et sa maquette de Xanadu, comme déjà exhumée

Résumons la triple rupture tentée par le projet Xanadu. D’abord, rompre avec le cliché de la masure écologique, en démontrant qu’une maison peu chère et sobre pouvait être (plus) confortable. Ensuite, rompre avec la crainte de l’invasion technologique avilissante, en développant un système domotique discret, maîtrisable et en synergie avec l’environnement. Enfin, rompre avec le conservatisme esthétique américain, en proposant une forme organique, spontanée, ludique et en même temps ergonomique. Cette déconstruction radicale du foyer, qui supprime l’angle droit, la porte et le couloir, relevait bien d’un futurisme autrement plus inspirant que les simples délires techno-virilistes des cinéastes sci-fi d’hier et des patrons du Big Tech d’aujourd’hui.

En faisant des maisons Xanadu de simples lieux de curiosité, laissés à l’abandon une fois l’intérêt épuisé, la société américaine s’est trompée de cible et n’a pu tirer aucune leçon, jusqu’à présent, de l’idéal de Mason. Naturellement, ces OVNI architecturaux trop peu résistants aux intempéries ont été tous démolis – puisque sous le capitalisme, ce qui n’était pas parfait et qui s’est démodé ne mérite que de disparaître. Il en a été de même pour les barres de béton, elles aussi mal construites puis vouées aux gémonies, tant leur seule apparence a cristallisé le dégoût des bourgeois. La forme de l’habitat pavillonnaire devait régner coûte que coûte, et même aujourd’hui, rénover et construire en bois, sur l’eau ou en micro-densité ne jouit d’aucun prestige. Les temps changent, et le vieux neuf reste le rêve imposé.

Le futur devenu ruine

Ce récit dominant, qui maintient les populations dans des lotissements déprimants ou, en France, dans du bâti ancien inadapté, n’est bien entendu pas unanimement défendu. D’abord, parce que les expérimentations comme Xanadu ont craquelé, subtilement et patiemment, les dogmes répétitifs des urbanistes : il n’est plus soutenable de faire la ville comme avant, ni d’habiter les mêmes logements quand le climat, lui, change. Aussi ne s’agit-il pas de reprendre telle quelle chaque proposition saugrenue jugée avant-gardiste, mais de voir dans l’intuition utopique d’antan une possible inspiration pour mieux faire désormais, mieux intégrer les besoins, désirs et urgences.

De plus, les résurgences des esthétiques dissidentes contribuent à démontrer que le goût en architecture est bien construit, par son expérience personnelle, son aspiration, son environnement social et son idéal politique. Renvoyer Xanadu à une simple attraction touristique de laquelle se moquer, c’est aussi mépriser celles et ceux qui, eux, auraient vu dans ces maisons l’espoir d’une vie meilleure. Tout comme les immeubles est-berlinois ont été l’objet d’un dédain crasse des gens de l’ouest, alors qu’ils représentaient un gain de confort et de statut majeur pour les bénéficiaires… et que récemment, après rénovation, ils font l’objet d’une terrible spéculation de la part de bourgeois prétendument audacieux.

Rénover le bâti vernaculaire ou en série, c’est raviver le désir en brassant les époques

Remettons dans le débat architectural les histoires individuelles, émotionnelles ET politiques d’individus ayant connu, plus jeunes, des promesses de maison du futur trahies minutieusement depuis lors. Je renvoie ici à un magnifique post trouvé sur Reddit (évidemment) d’un internaute qui visita à 12 ans, en 1993, la maison Xanadu de Kissimmee. Dans son souvenir, la technique de construction et de dessin architectural développée par Mason n’avait aucune importance. Seules sont restées les expériences phénoménales de fluidité, d’amusement, de cosiness. L’adulte qu’il est devenu a réalisé comment, en gadgétisant sur le moment Xanadu puis en la jugeant après-coup ringarde, la société enterra, peut-être volontairement, la promesse de progrès à laquelle l’enfant croyait. Dans Xanadu, il y avait une poésie indéniable et, complémentairement voire intrinsèquement, un programme révolutionnaire concret.

Démolir les traces, ne plus en parler, ne plus s’y intéresser : voilà la marque d’un espace sans futur. La société aurait-elle eu honte d’avoir rêvé à un autre habiter, d’avoir fait naître Mason, trop homosexuel, trop écologiste, trop libre-penseur ? Regrettons-nous maintenant d’avoir rayé de la carte et de la mémoire une telle prouesse d’ingénierie, pour finalement devoir repenser dans l’urgence d’autres manières de nous loger ? Les photos vieillies, au grain et à la chaleur si caractéristiques des années 1980, des maisons Xanadu semblent dessiner, de notre point de vue contemporain et français de surcroît, une sorte de prolongement chronologique de l’univers visuel de Boards of Canada. Une plongée hantologique dans l’Amérique qui aurait dû advenir, non pas celle idéalisée par la norme bourgeoise et consumériste, mais proposée à elle par un savant incompris, qui savait, à n’en pas douter, que son avant-gardisme reviendrait du passé hanter un futur raté et désolé.

Le nom même du projet annonçait déjà la hantise. Issu du sublime poème de S. T. Coleridge, Kubla Khan, Xanadu désignait alors la capitale et le palais d’été mythique de l’empire Yuan. Dôme édénique entouré d’une nature bouillonnante, le Xanadu rêvé et narré par le poète était menacé par une guerre qui ne venait pas, mais qui pour sûr le condamnait. Ce bâtiment-monde, au moment même de son édification, portait déjà en lui la nostalgie qu’il suscitera, et qui appellera sa réinterprétation en mots et en musique à une époque en mal d’émerveillement. Marco Polo l’avait décrit avec ses yeux d’explorateur béat – sans doute nous faut-il, à nous aussi, adopter devant les archives insolentes des maisons de Mason l’humilité curieuse de celui qui voit l’inédit, et qui veut chambouler la banalité de son pays.

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PS : Ricardo Bofill, immense architecte catalan, a lui aussi proposé son Xanadu, une résidence balnéaire déstructurée encore debout aujourd’hui. Peut-être l’objet d’un prochain billet…

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