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étude d’espaces sans futur

l’esprit bêchiste : une éthique politique de la réappropriation de l’espace

Êtes-vous pour ou contre les crises économiques ? les feux de forêts ? le rhume ? À part quelques moralistes manichéens zélés (Don Quichotte ou misanthropes), personne ne trouverait que ces questions font sens. C’est du système économique, environnemental ou sanitaire qu’il faut traiter – ou se contenter, selon les néolibéraux pour qui tout advient mystérieusement et fatalement. Dans une lecture rationnelle et socialisante, ces phénomènes naturels (qui agissent dans l’espace vécu) procèdent d’une structure culturelle (qui a été instituée par la société). Ainsi, la révolte populaire est toujours une conséquence. Spartacus défia l’armée romaine après l’appui des milliers d’esclaves fugitifs, les ravages de la peste noire motivèrent la Grande Jacquerie, l’indépendance américaine tient sa source d’une taxe sur le thé, et la défaite française de 1871 offrit l’occasion de l’insurrection de la Commune. Alors, Macron, rien n’explique les événements de ce mois ?

Si l’on se concentre uniquement sur les actions violentes et massives, les bonnes âmes se contenteraient de partager la responsabilité : oui, la vie est dure, mais l’est-elle assez pour justifier cet emportement ? Regardons plutôt du côté de la réappropriation « tranquille ». Les squatteurs squattent car le coût du logement et le diktat des logiques propriétaires privent le citoyen de son droit au logement opposable, pourtant inscrit dans la loi depuis 2007. De même, la possibilité d’acheter les murs de son logement sans le foncier – donc la communalisation du sol – est une réponse, portée elle-aussi par des gouvernements libéraux, à la dépossession historique de la politique de la ville. Plus soft encore : les AMAP, qui bénéficient autant aux producteurs qu’aux consommateurs en contournant la domination marchande des grandes surfaces, ou les méconnues EPLEFPA, exploitations agricoles publiques rattachées à des lycées professionnels. Auto-organisation, révision du droit de la propriété et solidarité locale sont les failles fragiles, mais tolérées et régularisées, de la République capitaliste. Les ZAD bloquant les projets de mégabassines ou de bétonnisation ne sont ni la perversion, ni la dérive de cette déconstruction politique, mais une simple émanation spectaculaire.

Des formes normalisées d’autogestion du logement, de l’agriculture et de l’aménagement territorial

Étonnamment, la gauche radicale française inspire des pays du monde entier, comme héraut de l’insoumission sans jamais obtenir gain de cause. Mais de quelle gauche parlons-nous ? La tradition marxiste révolutionnaire ? Une social-démocratie ragaillardie par l’accumulation de crises ? L’action directe, historiquement minoritaire ? La gauche d’aujourd’hui, à la fois trop théorique et trop peu exigeante, manque d’une filiation idéologique claire et fédératrices ; des grilles de lecture dépassées ne peuvent cerner une colère populaire aussi vaporeuse. Je veux ici proposer de la penser comme rébellion contre l’organisation spatiale : ghettos réprimés, péri-urbain désocialisé, ruralité livrée à l’agrobusiness, mais aussi indignité croissante du bâti (lycées moisis, bouilloires thermiques), régulation autoritaire de la rue, guerre des mobilités, affadissement de l’urbanisme, désertification médicale et commerciale, solitude à domicile et déprime au bureau. Ne pas se sentir respecté à la place qui nous est assignée, voilà une reformulation qui permet la convergence des luttes (selon les situations particulières) et des actions (selon les lieux de leur expression). Cette topographie de la doléance ne vient pas de nulle part. Municipalisme, fédéralisme et conseillisme en sont des traditions bien documentées. Mais pour passer de la théorie à la pratique, je vais exhumer une référence historique aussi méconnue qu’incongrue : la révolte des Diggers, mouvement britannique du XVIIe siècle qui mêle protestantisme, agrarisme et anarchisme.

Les Bêcheux, ou la foi dans le peuple

En 1642, débute la première révolution anglaise. Charles Ier gouverne seul, méprise les élus et militarise le royaume à marche forcée. Face aux multiples frondes, il dissout le Parlement mais l’élection qui suit réduit encore plus sa majorité et la situation financière s’aggrave – un contexte familier, non ? In fine, une armée dissidente se constitue et la guerre civile éclate. Parmi les factions, les Niveleurs (Levellers) émergent comme les plus fervents partisans du suffrage universel et de l’égalité devant la loi. L’instauration de la République en 1649 mettra rapidement fin à leur influence, le pouvoir revenant à la nouvelle armée et à la noblesse terrienne. Devant l’échec, une scission s’opère et les « Vrais Niveleurs » poursuivent le combat avec une plus nette radicalité. Radicalité sémantique, d’ailleurs, puisque leur forme d’action est de niveler la terre. Autrement dit, de labourer les champs qui ne leur appartiennent pas – ainsi naîtra le terme squat dans son sens actuel – pour niveler la hiérarchie sociale et offrir à tous le droit de travailler sans exclusivité de la propriété. Traités de bêcheux (Diggers), leurs partisans en feront fièrement leur nom ; le nom d’une triple rupture, et d’un triple retour à des principes éthiques ancestraux.

Rupture religieuse, d’abord, car les diggers s’inscrivent dans le mouvement quaker (là aussi, une insulte réappropriée) apparu un an avant. Si l’Angleterre avait déjà rompu avec le catholicisme, sa nouvelle foi en conservait la hiérarchie et le dogmatisme. Les quakers, eux, défendent l’horizontalité totale : pas d’église, pas de clergé, pas de sacrement. Femmes et hommes, riches et pauvres, locaux et étrangers prennent tous la même part dans le culte. Leurs convictions s’organisent autour de témoignages : pacifisme (par refus de la conscription), intégrité (refus de prêter allégeance et respect des avancées de la science), égalité (refus de l’esclavage, la discrimination de genre et l’autoritarisme) et simplicité (refus de l’enrichissement personnel, de l’apparat et de la surexploitation de la nature). Un protestantisme protestataire, qui renoue avec l’esprit d’émancipation au cœur de l’Évangile – contre le pouvoir romain – et surtout avec son discours social explicite :

Tous ceux qui étaient devenus des croyants vivaient dans une parfaite unité de cœur et d’esprit. Personne ne se prétendait propriétaire de ses biens, mais ils partageaient tout ce qu’ils avaient.

Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et répartissaient l’argent entre tous, selon les besoins de chacun.

Actes 4:32 / 2:45

Le mouvement digger s’inscrit dans une longue histoire des dissidents chrétiens, pionniers européens du socialisme : les cathares (1000-1250), opposés à la féodalité et à la propriété privée ; les hussites et taborites (début du XVe siècles), adversaires de la monarchie et, pour certains, de l’État même ; puis la Réforme Radicale (XVIe siècle) portée par Müntzer, qui clame, contre l’excès de travail et l’injustice de l’impôt, omnia sunt communia (tout est commun) – faisant de lui, d’après Engels, le premier communiste moderne. S’il y a donc également une rupture politique, c’est bien parce que les Bêcheux se vivent en insurgés. Dans le chaos de la guerre, ils ne reconnaissent ni roi, ni protecteur – le titre du despote Cromwell. Pire, ils font comme s’il n’existait pas, sans égard à la loi illégitime, et privilégient la sécession en communautés auto-gérées à la lutte pour le pouvoir. Pour eux, c’est la décision politique qui rompit d’abord l’ordre, en détricotant un des piliers historiques de la vie communautaire dans un lent, mais inexorable, processus législatif : les Enclosure Acts.

À la fin du Moyen-Âge, l’agriculture s’opérait en openfield, c’est-à-dire des champs ouverts dépendant du droit seigneurial. Le seigneur, détenteur symbolique des terres, accordait aux paysans le droit d’exploitation contre paiement de l’impôt, et allouaient des friches communes pour faire paître les bêtes et se fournir en bois. Par l’enclosure, le seigneur devient propriétaire foncier : il peut découper son fief en parcelles, les vendre ou les céder individuellement selon son bon vouloir et dresser haies ou clôtures pour signifier l’exclusivité d’usage par l’acquéreur. D’abord sporadique, le phénomène est réglementé en 1604 à l’échelle du royaume. À cette époque, le commerce très lucratif de la laine pousse la noblesse, désormais gestionnaire de fortune, à privatiser l’ensemble des terrains (y compris communs et incultivables) pour l’élevage intensif de moutons – chaque petit exploitant étant mis en concurrence avec son voisin. Pour les Bêcheux, ce coup de force n’est qu’un artifice, une haie pouvant s’enjamber sans grande difficulté. Aussi, il suffit de réaménager le terrain pour que le common, le champ collectif d’antan, redevienne un commun.

Après une première expérimentation sur une colline de Weybridge, près de Londres, plus d’une trentaine de hameaux bêcheurs émergent dans toute la Grande-Bretagne. Une population, un terroir, un ras-le-bol, et la loi abusive de l’enclosure se voit balayée hors d’une zone – l’espace matériel primant toujours sur l’espace légal. C’est ainsi que s’opère la dernière rupture, sur le plan territorial. Puisque non-violents et non-étatistes, les bêcheurs ne visent pas la réorganisation administrative, mais la fédération d’individus volontaires en communautés autonomes. Leur histoire précède ainsi celle des quilombos en Amérique du Sud, des Communes insurrectionnelles de France et d’Espagne ou encore du Chiapas zapatiste ; trois sécessions qui suivent la même logique. D’abord, le refus de reconnaître le découpage juridique de l’État central. Ensuite, le rétablissement de droits d’usage naturels et historiques – celui du paysan à aller dans un champ, d’un ouvrier à travailler selon son art, des indigènes à assurer leur éducation. Enfin, la mise en commun des profits et des idées, pour une autogestion politique et économique fondée sur la seule nécessité environnementale.

Winstanley, film de K. Brownlow & A. Mollo (1975)

Foi recentrée sur l’éthique et non sur le dogme, substitution de la sociabilité coutumière à la loi arbitraire, territoire aménagé de fait plutôt qu’administré de droit : voilà les trois piliers de la pensée bêchiste. Les résurgences indirectes que je viens de citer montrent bien comment ce petit soubresaut préfigurait un certain courant de la gauche : antijacobin (ni planification, ni centralisation) et anti-systémique (ni universaliste, ni structuraliste), écologiste et féministe, spontanéiste et pacifiste. Objecteurs de conscience, faucheurs volontaires, fraudeurs, raveurs et antispécistes incarnent d’une certaine manière le prolongement de ce mouvement historique de désobéissance géographique. Et, comme tout mouvement, le vent contraire s’est abattu sur lui, avec toute la force de l’aménagement capitaliste. Ainsi, St. George’s Hill, la toute première communauté diggers, est désormais une gated community pour ultra-riches – seule sécession défendue par les dominants.

Penser le bêchisme : philosophie de la place à prendre

Les objectifs quakero-bêchistes sont d’une banalité indiscutable : manger à sa faim, ne pas être réprimé pour sa seule identité, garantir le partage soutenable des ressources. Des combats portés aujourd’hui par des institutions reconnues et fondées – peu le savent – par les héritiers directs de ce courant agro-religieux : Amnesty International, Oxfam, Greenpeace ou encore le Secours Quaker, prix Nobel de la paix en 1947. Sans ces quelques paysans ayant mêlé métaphysique, écologie et théorie du droit, la lutte pour l’égalité entre individus et entre pays n’aurait sans doute pas la même ampleur. Plus localement et fugacement, quelques collectifs se sont revendiqués de cette filiation, des Diggers de San Francisco (1966), artistes alternatifs opposés à la financiarisation de la société, à la campagne The Land is Ours au Royaume-Uni (1995), qui convertit des terrains vagues en écovillages et potagers partagés. Cultiver, produire et distribuer en coopérative : une utopie réalisable et, à petite échelle, réalisée, pourtant encore dénigrée par une opinion médiatique qui y voit du désordre.

Durant les quatre siècles qui nous séparent des Bêcheux, le droit exclusif de propriété foncière s’est naturalisé et même sédimenté dans l’imaginaire collectif, comme s’il n’était pas une construction juridico-politique – une parmi d’autres possibles. C’est que l’opposition entre légitimité règlementaire et légitimité populaire est au fondement de la République bourgeoise, de la Ière (homogénéisation culturelle, concentration des pouvoirs et constitutionnalisation de la propriété privée) à la IIIe (née de l’écrasement de la Commune et du compromis monarchiste, consacrant les accords entre partis et l’ambition colonialiste), jusqu’au néo-bonapartisme contemporain dans lequel le Président, redevable de personne, peut mépriser aussi bien la rue que l’assemblée.

L’esprit bêchiste – posons-ici le concept – en est le dépassement autant que le moyen d’action. Avant de renverser l’État-Capitalisme par la force ou par les urnes, il faut, selon cette logique, renverser l’acceptation populaire de son emprise sur l’espace réel. Déconstruire, donc, la croyance ancrée dans les esprits que l’on peut décréter les zonages, les limites et les règles de déplacements par de simples haies symboliques. C’est un état invisible et indifférent que nous avons devant nous ; un état qui s’est dépossédé de sa capacité à agir sur les lieux de vie, réduit à la déclamation et à la concession. Ne plus le croire, c’est acter cette faiblesse, mais aussi révéler qu’il ne lui reste que la force, la répression de la rue comme matérialisation réactive des barrières qu’il voulait dresser.

Il s’agit donc d’une approche ethnologique de la politique, puisque le conflit oppose la réalité sociale – besoins, désirs et habitudes d’une population locale – à la virtualité gouvernementale – le cadre déterminé par l’autorité pour tenter de préformater ces besoins, désirs, habitudes. Deux grands penseurs, anarchistes soft, ont mis en pratique cette voie. D’abord Kropotkine, à la fois géographe, anthropologue et biologiste, s’installe dans les années 1860 dans plusieurs villages sibériens isolés. Il y observe un phénomène inné de coopération non-marchande, complétant Darwin en faisant de l’entraide un « facteur d’évolution » (1902), et dépassant Proudhon par l’absence du salariat et la règle d’autosuffisance, ses formes naturelles. Plus tard, Simone Weil engage une observation participante : en 1934, elle devient ouvrière pour comprendre, dans sa chair, le malheur de l’aliénation. Dans La Condition Ouvrière (1951), Weil explique l’échec du soviétisme par sa méconnaissance du monde du travail (ouvrier comme paysan), méconnaissance qui permet le maintien d’une forme d’enclosure dans l’usine (division cellulaire du travail) et la ville (lieu d’habitation imposé).

C’est toutefois la lutte du Larzac, dans les années 1970, qui offrira la meilleure occasion de penser le cadre d’action de la réappropriation géographique non-violente. Dans un premier temps, les paysans, menacés d’expropriation pour la construction d’un site militaire, résistent spontanément. Souvent conservateurs et catholiques, ceux-ci se repolitisent rapidement, et les partis et syndicats se joignant à eux alimentent les troupes. Hippies, maoïstes, régionalistes et anticolonialistes convergent ensuite, spatialement et idéologiquement. Outre le blocage, concerts et happenings contribuent à défier, moquer le pouvoir parisien. L’espace vécu vit alors plus fort, à mesure que le plan d’occupation des sols se réduit à ce qu’il a toujours été : un bout de papier.

Si Sartre, fort de sa notoriété, appelle publiquement à faire naître « des Larzac partout », c’est à mes yeux Bernard Charbonneau qui a le mieux tiré les leçons de cet événement auquel il n’a pourtant pas participé (son élève, José Bové, en sera une des figures de proue). La pensée de Charbonneau part du « sentiment de la nature », soit l’attachement personnel à un espace menacé par la technocratie (de gauche ou de droite) ; un attachement à la singularité du territoire que l’habitant arpente, travaille, occupe. C’est l’expropriation sentimentale – être privé de sa pratique habituelle de l’espace – qui motive l’insubordination par-delà les clivages. Aussi, comités locaux, sensibilisation des habitants, name and shame ou encore « ménagement » alternatif de la zone à défendre sont autant de leviers d’opposition, que le penseur a fréquemment employés contre la bétonisation de sa région. Bloquer, oui, sans jamais nationaliser la cause : car la lutte du Larzac n’était pas l’amorce du Grand Soir, mais une réaction enracinée à la privation d’une liberté historique, du fait du système état-capital bien entendu, mais traduite en termes géographiques (l’intérêt territorial) et non camp contre camp.

Les résistances locales savent inspirer le combat politique sans prétendre être, chacune dans leur spécificité, la première étape révolutionnaire. Car une lutte exemplaire touche l’opinion et expose à tous la fragilité de la décision étatique, mais aussi car la victoire politique articule toujours deux échelles, environnementale et légale. On ne retient souvent de mai 68 que la victoire politique des accords de Grenelle, mais les universités expérimentales et l’art urbain se sont fait une place dans la ville précisément par le besoin réaffirmé d’une adéquation culturelle entre l’habitant et son espace. À l’inverse, le quartier autogéré de Christiana à Copenhague, né du squat d’une caserne désaffectée, constitue explicitement une sécession spatiale d’avec le pouvoir, mais il força aussi celui-ci à réviser les fondements de son incarnation administrative. Quand il est écrit « Défense d’entrer », c’est une prophétie qui se veut auto-réalisatrice ; le panneau ne peut rien, mais l’État dit, en vérité : « Si vous entrez, c’est l’attaque. » Ainsi, si la dimension violente de mai 68 a été complètement diluée dans un romantisme nostalgique, c’est parce que la virulence d’une manifestation ne fait qu’expliciter la nécessité de la violence d’État pour défendre son ordre géographique, jusqu’à sa défaite.

Les événements actuels suivent la même trajectoire. Le déclencheur : des élèves bloquent un lycée à Mayotte pour dénoncer l’abandon du ministère, puis d’autres à Créteil embrayent en relayant les images de leur établissement vétuste. Jeunes, professeurs et parents se rassemblent au fur et à mesure que la prise de conscience gagne du terrain. L’État ne peut empêcher la fermeture d’une porte qu’en recourant à la force, mais la force marque le mépris autant que la perte d’assentiment populaire. Partout en France, des réalités locales teintent les revendications et les combats convergent, toujours par et pour une réappropriation de l’espace. C’est ainsi que l’entraide de Kropotkine se refait une place – street medics, caisses de grève, rattrapes de cours – et que l’enracinement cher à Weil se traduit en fierté retrouvée de celui qui refuse l’assignation à être banlieusard ou d’ultramarin – deux inventions administratives, deux brutalisations géographiques. Les affrontements qui essaiment le mouvement n’y changent rien, car dans l’esprit bêchiste, c’est bien l’État qui détient le monopole de la violence (légitime parce qu’il le décrète). L’adversaire de la lutte locale n’est jamais matériel : c’est un titre, un décret, une convention, aussi fantoches que les fameux « marchés » qui n’existent que pour ceux qui y croient (comme imaginaires institués ; Castoriadis). Une fois sorti de la fable, on se souvient que lois et marchés proviennent de lieux physiques et numériques bien délimitables, donc réappropriables.

Bloquer, pirater, extravaguer : praxis de l’espace matériel et virtuel

Le pillage lui-même est compréhensible comme opération géographique non-violente : on prend ce dont on est privé quand la vitrine redevient une simple vitre ; et si l’on est trop nombreux à piller, la police ne peut rien. Par ailleurs, que l’on soutienne, déplore ou refuse de condamner les actions brutales dans un mouvement social, la réalité est que les totos forment une ultra-minorité en France. 3000 personnes ne renversent pas un régime, a fortiori sans reverser d’abord la logique de confrontation viriliste. Et si LFI répète continuellement que la casse dessert la lutte (du moins, son ascension électorale), le grand public ne parvient toujours pas à comprendre comment la résistance peut être, en vérité, brutalement pacifique.

L’esprit bêchiste, c’est le dépassement culturel de la conflictualisation de l’opinion par les médias. Chacun de nous peut se sentir appartenir à une majorité virtuelle, celle qui gêne et sans gêne, celle qui reprend sa place due de gaulois réfractaire. C’est une philosophie ubiquiste : on est partout, partout chez nous (comme scandé à Saint-Denis récemment), capable d’adapter et de s’adapter à chaque terrain. Capable de faire société comme on fait d’une lande un champ vivant, en labourant l’environnement selon le seul intérêt local et durable. En partant de cette virtualité, de la possibilité non-fictionnelle d’une prise de conscience, nous devons identifier les moyens individuels de passage à l’acte, d’actualiser cette majorité populaire par des majorités locales et contextuelles, à la fois immédiatement transformatrices et constructives sur le long-terme. Non pas malgré les différences personnelles et matérielles, mais selon elles : par des méthodes adaptées, inclusives et créatives.

Bloquer / débloquer

On a vu un seul individu en fauteuil barrer la route à un escadron de CRS – l’image, motivante, d’un gain hyper-concret. Mais le blocage n’est plus que physique de nos jours. Prenons par exemple le contournement opéré par des lycéens qui, assignés à des cours en ligne pour pallier le blocus de l’établissement, l’ont transposé en ligne ; bordélisant la visio par la musique et la parole, par la saturation des messages et les changements de paramètre. De même, il est assez simple de bloquer une plateforme (comme un vote numérique du PS) en la surchargeant de connections factices, ou de bloquer l’infiltration de policiers sur Snapchat par la divulgation de leurs grossières tentatives.

À l’inverse, l’action directe peut consister à débloquer, faire tomber une barrière. Revenons à l’histoire de l’enclosure britannique : au gré des siècles de privatisation du foncier agricole, quelques pâtures ont survécu et gardé leur nom de commons, au sens d’espaces naturels partagés et exploitables sans exclusive. Les meilleurs parcs de Londres (Hackney Downs, Hampstead Heath, London Fields) en sont les héritiers directs – et, contrairement à Paris, ils n’ont pas de clôtures. Les escalader ou les démonter, c’est rendre accessible à tous, 24/7, l’environnement et les bienfaits de la nature. Occuper les mairies et les gymnases pour y tenir des AG, se rencontrer et s’amuser procèdent de la même logique. Et installer sur une friche un jardin, un biergarten ou une ferme réunit les deux pendants : bloquer l’aménageur, débloquer l’habitant. Ce n’est pas pour rien que dans l’utopie de W. Morris, Trafalgar Square est devenu un verger luxuriant.

Pirater / pervertir

Quel meilleur exemple de radicalité non-violente que le hacking ? Si l’on a déjà évoqué la saturation de serveurs, une myriade d’autres actions relèvent de la réappropriation de l’espace numérique : fuite de données de l’AfD pour démontrer un peu plus leur ignominie, happening sur le plateau de CNews, defacing du site web des Républicains ou encore diffusion massive de fausses affiches de Fête de la Musique pour attirer de nouveaux participants aux manifestations. À la croisée de la moquerie, de l’intérêt général et de la tactique marketing, ces formes inventives de lutte nous montrent comment faire basculer les infrastructures capitalistes contre leur propre intérêt.

On a beaucoup parlé de piratage ces derniers mois au prisme des guerres hybrides, mais la force non-physique permet aussi à celui qui n’est pas en guerre de se faire entendre – l’interpellation plutôt que la menace sociale. Se former en autonomie aux techniques numériques constitue une nouvelle éducation populaire et politique, permettant à tous, même timides ou craintifs, de désobéir gentiment. Ainsi, la corruption, la défaillance et l’impunité sont exposées, les médias ne peuvent pas ne pas en parler, l’opinion apprend autant qu’elle s’amuse. Surtout quand l’État lui-même ne sait même pas protéger le site des impôts.

Extravaguer / s’amuser

Le mouvement social actuel a de nouvelles icônes : le drapeau de One Piece, Theodora, les battles d’aura, les costumes de Bob l’Éponge et Spiderman. Autant de codes culturels qui fédèrent un peuple gazeux, et qui déconcertaient ceux qui l’ignoraient. Rien de très nouveau pourtant, puisqu’on peut encore remonter à l’époque de la Révolution Anglaise pour en trouver un exemple. Concurrents des Diggers, les Ranters (au choix : râleurs, divagueurs, farfelus) se voulaient plus extrêmes. Sur le fond – ils nient l’existence du péché, du Dieu-Créateur et du mariage – mais aussi sur la forme, car réputés pour leurs beuveries et provocations dans l’espace public. Jugés immoraux, ils n’en étaient pas moins chrétiens et socialement engagés ; simplement, ils contestaient l’autorité de l’Église pour son dévoiement de la parole biblique. En retour, cette institution fit d’eux une légende noire, un mythe-épouvantail visant à convaincre que le libertinage (au sens moral) n’est jamais qu’un désordre.

Avec les réseaux sociaux, ce renversement de la moquerie est-il encore possible ? Dans une rébellion, il y a toujours une part de folie douce, de joie festive et de sarcasme. Les slogans débiles se propagent toujours mieux, et les reels humoristiques n’ont fait qu’accroître la tendance. Un exemple que j’aime beaucoup : le candidat républicain Rick Santorum fut ciblé par un sondage proposant de faire de son nom un mot aussi abject que lui (je vous laisse lire la définition victorieuse). Quand les hashtags politiciens sont déviés de leur cause, les fils d’actualité emplis de parodies virulentes et les rues parsemées de photomontages, c’est le nombre autant que l’intelligence des rebelles qui porte la reconquête spatiale. Sans doute, pas aussi politiquement que les tenants de la révolution l’espèrent ou le conçoivent, mais avec la plus large communauté et le plus vif enthousiasme. C’est finalement le dernier enseignement que nous portent les Diggers depuis leur passé troublé : faire sécession, c’est d’abord croire en la spontanéité humaine qu’aucun état ne peut ni imiter, ni réguler.

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