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étude d’espaces sans futur

coastal metropolis : analyse d’une anemoia géographique

Une esthétique très précise me fait vibrer : la mégapole tropicale, qui s’étend sans fin entre la mer et la montagne. Imaginons un hybride de Rio, Miami et Tokyo, une version ultra-urbaine d’Hawaii ou d’Okinawa. À la croisée du daytime cyberpunk et du brutalisme balnéaire, les buildings de béton surgissent d’entre les palmiers, de petites ruelles typiques s’agitent dans la lumière d’écrans publicitaires, d’interminables boulevards surmontés d’un métro aérien longent la plage de sable blanc. On joue au volley-ball, on skate, on se déplace, pressé, comme une foule grouillante. Depuis son gratte-ciel, on contemple l’agglomération gravissant les collines – des villas modernistes s’accrochent à leurs pentes. On peut se sentir enserré par l’immensité bouillonnante d’une ville centre du monde, et pourtant respirer devant l’océan prometteur.

Ce que j’appelle coastal metropolis n’a pas vraiment d’existence officielle au sein des communautés #aesthetics, ni de géographie précise. Je dois rassembler des bribes, exagérer ou amender les modèles précités pour avoir une représentation fidèle que ce que j’imagine. L’IA générative me permet d’accéder à un simulacre (en header d’article), mais même elle ne peut tout saisir. Il y a une matière impalpable, purement émotionnelle, dans cette rêverie.

Quelques ingrédients passés de date.

Comme tout imaginaire, celui-ci combine une infinité de motifs. J’ai en tête les publicités des années 80, les cartes postales vieillissantes figurant une modernité démodée, les séries aux teintes fluos où l’on fait du roller en lycra, et bien évidemment les villes 3D de la franchise GTA. Ajoutons à cela une bande-son légère : J-pop de vacances (comme l’album collaboratif Pacific), balearic house et autres hits planants de club (cette fois, le titre Pacific de 808 State), funk carioca et funk automotivo (popularisée sur TikTok sous le nom de Brazilian phonk). Il faut aussi une odeur (asphalte, embruns et bambou) ; un traitement photo particulier (le grain argentique des Kodak jetables, une lumière douce et chaude, quelques flashs de néon) ; et 28°C, constamment.

C’est mon idée du paradis, et je suis prêt dès aujourd’hui à y emménager. J’aurais, là-bas, un poste important dans un bureau, mais il ne serait ni aliénant, ni prédateur. Miracle : tous les atours du néolibéralisme naissant, sans la domination sociale. Je vois bien qu’il y a un peu de la mélancolie du vaporwave, la frustration d’une génération qui a loupé de peu les années fric, l’optimisme du triomphe libéral, le déni de toute externalité négative ; et plus spécifiquement dans sa dimension Tokyo 80s, une forme de capitalisme cool, costumes larges, lounges zen et ordinateurs surpuissants. Une époque et un lieu que je n’ai jamais connus et qui, au vu d’une telle idéalisation, semblent définis précisément par leur absence d’existence.

Périmètre du mal

Le terme adéquat, qu’Internet a vite adopté, est celui d’anemoia. Il a été forgé par John Koenig dans le cadre de son projet The Dictionnary of Obscure Sorrows lancé en 2009. Ce néologisme, associant les noms grecs du vent (ánemos) et de l’esprit (nóos), cache sous une poésie assumée un sentiment commun. Passion pour les années folles, regret d’un bon vieux temps indistinct, fantasme d’une vie champêtre : l’anemoia peut prendre toutes les formes et parfois s’incarner dans une simple saynète, comme un Noël sous la neige. Sa constante est qu’il s’appuie sur des récits et des œuvres médiatiques socialement signifiantes. L’anemoia part d’une insatisfaction du présent pour autoriser une évasion mentale, et simplifie un passé fictif pour permettre à celui ou celle qui ne regrette rien dans sa vie d’avoir un objet de désir.

Si l’on veut comprendre l’interaction entre anemoia et nostalgie, il nous faut préciser le sens du second*. À l’origine, la nostalgie désigne une maladie physique frappant mercenaires et étudiants, quand le désir de revenir chez soi se faisait trop présent. Il s’agissait donc d’un rapport au lieu : ne pas être au bon endroit. Le glissement vers le temporel s’est opéré après la Seconde Guerre Mondiale, quand on observa chez les déplacés l’envie d’un « retour en arrière » puis, pour le grand public, un attrait pour la mode et les babioles des décennies passées. Dans son travail d’idéation, la nostalgie repose sur une compression de l’espace-temps regretté, le réduit à un motif que des sources externes (un objet, une odeur, une langue) réactivent, mais surtout que des contenus culturels peuvent influencer, brouiller, déformer. L’anemoia serait alors, dans l’approche du philosophe Felipe de Brigard, une forme de nostalgie reposant uniquement sur cette part imaginative et fictionnelle.

Je propose la théorie inverse, sans doute contre-intuitive : la nostalgie se fonde sur un unique objet fictif (la mise en récit d’expériences sublimées, en lieu et place du vécu en mouvement) quand l’anemoia (qui serait la catégorie-mère) s’alimente en plus, et continuellement, de lieux et d’instants actuels. En posant cette approche, il nous faut résister à la dévalorisation du fictionnel : le nostalgique est davantage victime d’inadéquation qu’un rêveur délirant. Songeons à la distinction évidente entre exilé et voyageur : le premier cherche à retrouver une mythification du pays quitté, expurgé des tristes raisons du départ ; le second cherche dans d’autres pays des reproductions d’émotions esthétiques familières. La difficulté à trouver ces incarnations anemoiaques n’est pas tant une douleur de la perte que l’ajout des souvenirs bien réels de rencontre avec sa version chimiquement pure.

Prenons la coastal metropolis. J’ai éprouvé ce lieu, véritablement, dans les jeux vidéo, comme je le décrivais au sujet de l’esthétique 2000s tropical et par mon immersion dans GTA et les séries du style Surf Crush. Quand on est devant l’écran, on vit dans le monde de l’écran : la visite virtuelle est pleinement ressentie, laisse des traces et, mieux que pour la simple nostalgie, est réactivable (la joie de l’inédit devenant joie des retrouvailles). Ce que je regrette, c’est moins l’absence d’une matérialité géographique de mon fantasme que l’époque où je pouvais voir ses incarnations et croire à la possibilité de les rejoindre pour de bon. De plus, j’y ai greffé mes expériences de vacances, vécues avec des yeux d’enfant qui surcolorent et s’écarquillent, et toutes les bribes de simili-tropical rencontrées ensuite et intégrées comme des expressions du modèle initial.

Ma ville virtuelle (au sens de Vitali-Rosati, mouvement de multiplicité) part de toutes ces villes numériques, absorbe des expériences physiques qui semblent liées, et se retrouve in fine dans des morceaux de voyage à venir. Revenons au motif yuppie japonais que je citais plus haut : en plus des reels d’archive et d’IA, mon rapport à cet esthétique est enrichi d’expériences matérielles passées (pubs Fujifilm, GameCube, voire bouteilles d’eau Fiji qui n’ont même pas de rapport avec le Japon) et de toutes les possibilités pratiques de m’y rendre et d’y trouver des traces. Pour résumer, alors que le nostalgique vise une image isolée (une abstraction fictionnelle, illusoire puisqu’à jamais perdue), l’anemoiaque rassemble une myriade d’instants (physiques et numériques), comme vécu continu depuis l’enfance vers un futur non avenu. D’une part, désir subi pour un substitut de réel ; d’autre part, aspiration active à rejoindre des espaces multiples comme autant de réactualisations.

Éthique politico-temporelle

L’effet de redite et de caricature des reels contribue toutefois à renvoyer chaque monde fantasmé dans un inaccessible. Plus encore quand il s’agit d’images générées par IA, puisqu’elles laissent l’impression que la réalité montrée, même comme reproduction du passé, n’a jamais existé. On peut y voir, pour la dimension tropicale, une forme de edging de vacances (« vous ne partirez jamais dans un endroit aussi paradisiaque ») ; et pire, pour la dimension urbaine, de edging d’un faux capitalisme, qui aurait pu exister sans tort commis « si l’on avait agi à temps ». Cette hyper-sublimation répétitive risque de ramener l’anemoia au stade de fiction nostalgique et à ses maux : obsession, fatalisme, omission et comparaison biaisée. La virtualité, la dimension créative de la pulsion anemoiaque, se voit menacée par un idéalisme pétrifiant. Il nous faut donc une éthique de l’anemoia à même de préserver notre capacité d’action du désenchantement.

La refabrication d’images de nos mondes virtuels, source d’imaginaires de plus en plus dépolitisés

Cette éthique implique d’abord de bien considérer nos représentations fantasmées comme des extraits de la réalité historique (réalité vécue par d’autres ou réalité artificielle produite par le système de l’époque), et que ceux-ci sont intrinsèquement imparfaits. En dépit d’une pureté de façade, il convient d’identifier leurs failles (un contrôle qualité, en somme) afin de rester critique et de prévenir les déceptions. Pour les archives, repérer ce qui était en germe et qui explique ce que ces espaces sont devenus ; pour les simulations, identifier la totalité du récit même quand celui-ci se veut simpliste (le culte de la voiture, du travail de bureau ou de l’apparence, en ce qui concerne la coastal metropolis). À la rêverie doit s’associer un deuil lucide, que le nostalgique ne peut tolérer (puisque le temps s’est arrêté pour lui) mais qui permet à l’anemoiaque éthique de résister au monde.

C’est un jeu de piste méticuleux qui se dessine : comment puis-je retrouver ma mégapole tropicale, tout en acceptant les imperfections sociopolitiques de ses réalités ? Voyons comment la quête d’incarnations physiques du mythe révèle sa fragilité. Rio ou Miami sont bien accessibles, mais m’y rendre imposerait une profonde lucidité : impossible de faire abstraction de la violence sociale, du chaos, des souffrances ordinaires. Pourtant tout cela était déjà contenu dans les images qui ont alimenté mon rêve. Cette recherche dans le réel complexifie le fantasme autant qu’il le bride par ses contradictions (le même phénomène d’ouverture et de clôture identifié par Vitali-Rosati dans le virtuel). J’en prends pour exemple mes séjours à Las Palmas de Gran Canaria : la beauté et la douceur de cette ville ne peuvent gommer la ségrégation et la pauvreté, et ces réalités influencent davantage ma posture que mes regrets superficiels (pas assez de gratte-ciel ou de métro aérien pour être parfait).

Las Palmas aujourd’hui et dans les années 70.

Maintenir le mouvement projectif de l’anemoia a donc pour contrepartie une vigilance accrue à la réalité politique, mais celle-ci a elle-même une contrepartie, incarnée par une autre nuance de nostalgie : la solastalgie. Concept forgé en 2003 par Glenn Albrecht, la solastalgie est un deuil anticipé, le fait de vivre dès à présent le regret de paysages qui auront, à l’avenir, disparu (du fait du changement climatique notamment). C’est en quelque sorte le ressac temporel de l’anemoia, cette dernière cherchant à raviver une découverte quand la solastalgie affirme, en retour, l’impossibilité de sa pérennité. Là aussi, ma proposition théorique faisant de la nostalgie une variante uniquement fictionnelle de l’anemoia fonctionne, puisque la solastalgie traduit une nostalgie à venir, en écrivant dès à présent le récit d’un monde perdu et fantasmé. Un solastalgique ne sera pas nostalgique de la réalité matérielle actuelle mais de paysages immortalisés. Aussi, si la nostalgie est la réponse logique à l’annulation des futurs chez Fisher, la solastalgie vient, elle, brider la capacité de l’anemoia à nous projeter vers de nouveaux modèles. Notre éthique doit donc intégrer des prévisions.

Pour notre coastal metropolis, les menaces sont légion : changement climatique, tsunamis, maladies du moustique, usure du béton, enfoncement de la ville (Jakarta cède littéralement sous son poids), sans compter les universelles guerres et crises sociales. Mon rêve esthétique a su ménager des compromis (des voitures sans bouchon ni pollution, des publicités non incitatives, des buildings responsables), mais une éthique solide ajouterait à cette incohérence un reality check anticipatoire. En plus de regretter l’insouciance de ce simulacre eighties, je dois donc accepter son caractère fragile et les conséquences associées. Loin de briser l’utopie, je pense plutôt que cette exigence critique et multi-temporelle accroit la force politique de l’anemoia, en motivant émotionnellement une réappropriation (de la ville, en l’occurrence).

Plan d’actions

Miami sous l’eau durant l’ouragan Irma

La nostalgie et ses variantes ont toujours été suspectes quand on les rapporte à la politique. Sa critique a permis aux libéraux échevelés de dénoncer l’inadaptation des exilés et d’encourager une mondialisation indifférente aux cultures ; la flatter, en revanche, est un puissant levier de mobilisation réactionnaire. Le militant « trop dans sa tête » se voit accusé d’angélisme, de déconnexion d’avec le réel, a fortiori quand les positions révolutionnaires ont été balayées de l’espace médiatique. On retrouve là encore une dévalorisation du fictionnel. L’anemoia, que je définirais finalement comme mise en relation d’expériences passées, de motifs intemporels et de projection critique dans l’avenir, peut surmonter ces a priori et inciter à l’action devant l’insatisfaction – le propre de la politisation.

Ainsi je n’ai jamais abandonné mon rêve d’enfant : bâtir une ville ex nihilo, dans les moindres détails. Les opportunités de réalisation sont minimes, pour autant l’effet motivateur de cette aspiration n’est pas négligeable. Adopter l’éthique que j’ai exposée, ce serait en quelque sorte fragmenter l’idéal, et passer d’une mythologie de bâtisseur onirique à une posture productive : explorer les villes modèles, en conservant son sens critique ; documenter les résistances, pour voir chaque ville comme un en-cours conflictuel ; enfin, participer à la transformation de son lieu de vie, fort des leçons tirées de la comparaison entre l’image d’Épinal et ses réalités contraintes.

À Honolulu : projet d’écoquartier, défense citoyenne du street art, manifestation décoloniale et piétonnisation
  • Explorer les villes modèles : non seulement les visiter pour se rendre compte de leurs subtilités, mais surtout les sillonner dans les moindres recoins, découvrir les seuils, les zones cachées. Ma costal metropolis n’est pas qu’une carte postale idyllique, elle est faite de passages, de friches, de banlieues où l’on vit secrètement, à l’abri du mythe. Comme je le mentionnais dans ma conclusion sur les esthétiques perdues de jeux vidéo, les mondes virtuels s’explorent toujours en profondeur : on va chercher le trésor ou le monstre caché, la ruelle sinistre ou le détail saugrenu. Se séparer du panorama pour accepter la ville dans son intégralité me semble être la condition première d’une utopie complexe et habitable.

  • Documenter les résistances : les quartiers instagrammables sont rarement menacés ; la transformation de la ville se joue dans ses marges, et avec ses habitants. Quand le pouvoir immobilier se croit tout permis, des représentations standardisées de la belle ville mondiale surgissent de terre. À l’inverse, des modèles locaux de développement participatif s’affirment, des initiatives réunionnaises pour une écocité ultramarine à la transformation progressive d’Honolulu. Résistance post-coloniale, reconversion économique, intégration du récréatif et valorisation des œuvres citoyennes : ce qui n’est pas visible sur la carte postale assure bien souvent sa durabilité – et prévient, alors, la solastalgie.

  • Réadapter son lieu : à défaut de vivre sous les tropiques (et de me faire néo-colon), je peux participer à la fabrique urbaine de mon lieu de vie actuel pour tenter d’y intégrer les éléments qui me semblent heureux. La (rare) présence de palmiers à Paris m’enchante, et si elle ne suffira pas à la tropicaliser, ces coquetteries donnent envie de prendre part au débat et à la fabrique urbaine. Les citadins peuvent avoir le dernier mot sur le style architectural, la régulation des transports, la renaturation et la décoration des rues – tant qu’ils restent attachés à leur imaginaire particulier et aux subtilités de leur application locale, et qu’ils voient dans la petite action de quartier une première expression de leur rêve.
Un Paris tropical ?

C’est le principe même d’un imaginaire : après un travail d’exploration, de critique et d’organisation, tout motif utopique sait s’aligner sur des convictions politiques concrètes. Un rêve qui renonce à la duperie consentie ou au regret paralysant, quelle que soit son origine fantastique. Reprenons l’exemple de Skyland que je traitais dans le précédent billet : l’esthétique m’a séduit quand j’étais enfant, j’en avais tiré inconsciemment des enseignements politiques, et en comparant aujourd’hui la fiction et la réalité, je constate que l’explosion de la Terre menacerait moins la pérennité de villages autonomes (avec de la verdure et de l’air pur) que le fait le capitalisme. Le motif bucolique solarpunk, loin de m’enfoncer dans la solastalgie, me motive à participer à sa préservation, car je sais en identifier les traces, même fragiles ou imparfaites, dans un monde capable de résister à la souillure. Il me fait aussi admettre, en partie, le ridicule rétro de ma coastal metropolis, son tout-béton et son vacarme. Je peux en sauver les apparences et, une fois réadaptées aux nécessités politiques, réincarner ailleurs la joie qu’elles me procurent.

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*selon A. Arnold-Foster, Nostalgia. History of a Dangerous Emotion, Picador, 2024

Une réponse à « coastal metropolis : analyse d’une anemoia géographique »

  1. […] timing fait toujours bien les choses. Je finalisais mon dernier article sur l’anemoia pendant que se tenait le CES 2026, la grand-messe de l’innovation technologique aussi excitante […]

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