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étude d’espaces sans futur

notes sur l’anticapitalisme imaginaire

L’anticapitalisme ne survient pas. Je ne dis pas ça par fatalisme, mais par constat d’une absence manifeste. L’anticapitalisme, comme idéologie, comme mouvement de pensée et œuvre de résistance, existe bel et bien. On le retrouve dans des discours, dans des programmes et des actions, parfois dans des réflexes de pensée ou des sentiments fugaces (la perception négative du capitalisme étant largement répandue en France). Le terme de survenance qualifie la présence spontanée, une émergence plus large que les éléments qui l’alimentent ; ne pas survenir, c’est donc rester à sa place, à la fois immobile et marginal (si l’on cible comme espace l’agora médiatico-politique).

Cela peut sembler évident si l’on comprend le capitalisme comme système d’organisation sociale globale, et non seulement comme modèle économique. Vivre dans le capitalisme, c’est le percevoir comme une évidence naturelle plutôt que comme issu de choix politiques et préféré parmi tant d’autres. Cela est d’autant plus vrai dans notre ère néolibérale, avec laquelle le capitalisme réellement opérant se confond désormais, si l’on s’inscrit dans la lignée de Fisher pour qui notre modèle actuel est précorporateur du désir : par les médias mainstream, par la dissolution des contre-cultures et par la force du discours marchand, il est impossible de formuler un désir authentiquement autre, de se représenter un possible s’inscrivant hors de la matrice.

Montage trouvé en ligne avec un portrait de la STAR Fisher.

Pour survenir, l’anticapitalisme doit en ce sens se rendre présent de trois manières :

  • comme rupture sociétale, c’est-à-dire exposant une société explicitement autre (ni en négatif, ni en adaptation de l’existant), appréhendable et représentable pour quiconque ;
  • comme réalité pratique, c’est-à-dire désignant l’ensemble des comportements qui aujourd’hui attachent au capitalisme et qui ne seront plus normatifs dans le post-capitalisme (par exemple, la possession d’un iPhone qui est souvent pointée pour décrédibiliser le militant plutôt que comprise comme forme de dépendance normative) ;
  • comme désir autonome, c’est-à-dire reposant sur un ensemble de projections affectives non précorporées par le système en place.

Il ne suffit pas d’additionner les propriétés de chaque bribe d’anticapitalisme pour identifier la puissance d’un ensemble cohérent et agissant. Afin de consolider un imaginaire anticapitaliste, c’est-à-dire une qualité propre survenant sur les représentations individuelles et émotionnelles éparses, ces dernières exigent donc une certaine organisation : dans l’ordre, favoriser un désir autonome, qui donnera ensuite corps à une réalité pratique qui, elle, fera enfin apparaître comme possible la rupture sociétale. Il s’agit là de réaffirmer, alors que le terme d’« imaginaire » peut sonner comme fragile et vaporeux, le rôle primordial de la capacité à se représenter collectivement le désirable dans le développement d’une posture active de participation politique.

Si l’on s’inscrit dans les pas de Castoriadis (1975), pour qui l’imaginaire social, l’ensemble des représentations symboliques partagées par une société, est instituant (il fonde la légitimité des institutions et des mœurs associées), on comprend comment le réel contemporain est lui-même produit d’un imaginaire particulier (et non d’un naturel universel). Pas de rupture de modèle sans réforme de l’imaginaire collectif, donc. Les habitudes politiques, souvent plus doctrinales qu’opérantes, minorent encore l’importance de ces représentations. Sans nier le rôle de la classe, des capitaux et des valeurs normatives, une politique de l’imaginaire permet d’intervenir à un niveau plus profond. Elle passe notamment par des œuvres relayant un possible désirable, et insufflant un vent d’insoumission ; par des réseaux informationnels informels, tels que les forums et les communautés esthétiques ; par des motifs utopistes, du psychédélisme hippie (qui inspira l’acid communism de Fisher) au plus récent solarpunk, en passant par l’œuvre de Le Guin ou encore la convivialité développée par Illich.

De cette collection de fictions, nous pouvons faire émerger un tout agissant. Au terme d’imaginaire anticapitaliste, je propose ici celui d’anticapitalisme imaginaire. La tournure est volontairement provocante : devant tous ceux qui voient dans le gauchisme une posture de rêveur, je préfère assumer et étoffer. Si l’imaginaire anticapitaliste est un imaginaire en opposition à, et donc une variation en négatif, l’anticapitalisme imaginaire désigne lui une opposition active reposant sur un imaginaire qui est, lui, inédit et indépendant. Un imaginaire devenant action, non plus une fiction (ou un ensemble de fictions), mais une réalité immatérielle, opérant effectivement dans l’esprit et l’environnement de qui l’adopte. C’est un travail de sécession, qui part du narratif et de l’esthétique pour inspirer de nouvelles pratiques – tel que Fisher, encore, qui a su si bien décrypter.

La Belle Verte, de C. Serreau (1996), un exemple parfait de satire utopiste rendant l’alternative désirable

Une manière de qualifier cet imaginaire prolifique serait de préférer au fictionnel le virtuel, au sens qu’en donne Vitali-Rosati (2012). Le virtuel est, pour le philosophe, le flux qui caractérise le réel ; un interstice qui relie l’avant et l’après, capable de multiplier la fonction de ce qui est unique dans l’actuel. L’anticapitalisme imaginaire serait, en ce sens, non pas la fiction de ce qui pourrait être, mais le mouvement qui permet au présent (que notre abstraction fige comme un actuel capitaliste) de se multiplier en d’infinis possibles désirables. La virtualité est, selon le philosophe, semblable à la force poussant le peintre à peindre un chef d’œuvre, non pas afin de réaliser telle œuvre que l’on voit désormais dans le musée, mais des œuvres virtuellement grandioses. Appliquée à l’anticapitalisme imaginaire, une telle virtualité s’appuierait sur l’ensemble des fictions concevables en poussant à la création progressive d’un inédit, dont la version finale ne sera jamais l’actualisation d’un préconçu.

La question que l’on peut se poser serait alors : à partir de quoi imaginer l’anticapitalisme ? Quel est cet avant que la virtualité pousserait à la multiplication heureuse ? Dans la période actuelle, nous sommes gâtés. On entend une infinité d’annonces prometteuses : le système serait « à bout de souffle », « en fin de course », il « atteint ses limites ». N’importe qui a pu tenir ce type d’éloge funèbre en voyant les trends absurdes, les gadgets aberrants, les frasques patronales, les discours risibles. Ce lexique mortuaire ne relève pas seulement, à mes yeux, du trait d’esprit. Nous sommes, au moins partiellement, prêts à acter la lente fin du marché triomphant. Pour faire ce deuil, comme n’importe quel autre, il s’agit bien de passer d’une collection d’historiettes (des fictions en vrac) à un récit entier (non pas réalisé mais achevé). L’anticapitalisme imaginaire est en ce sens un constat par le deuil, une forme de virtualité qui motive le dépassement du mourant par la profusion de vies autres.

Illustration d’un super article de Socialter (19/08/2025)

Si nous savons de quoi nous partons – ces petites réflexions sur la finitude entamée du capitalisme – et vers quoi nous voulons tendre – ces bribes d’imaginaires alternatifs que la (contre-) culture nous propose –, reste à comprendre comment opérer le mouvement. Là aussi, la virtualité apparaît comme un concept pertinent : à l’instar des mondes virtuels, qui sont autant d’alternatives générées par chaque joueur-explorateur à partir d’une matière algorithmique, des post-capitalismes virtuels peuvent émerger au gré des pérégrinations physiques ou numériques de chacun. Concevoir (dans les deux sens : produire et admettre) des espaces hors du capitalisme, voilà ce qui fait le cœur de l’anticapitalisme imaginaire. Et le lien avec l’objet du blog, si vous vous demandiez.

Par conception d’espaces, je désigne de nombreuses activités souvent isolées les unes des autres alors qu’elles peuvent former, ensemble, un mouvement créatif convergent : des paracosmes, ces mondes fictifs que l’on s’invente parfois durant l’enfance, aux reels de futurs hypothétiques, en passant par les jeux MMO, Roblox et Animal Crossing, sans évidemment oublier les plus tangibles ZAD, tiers-lieux, clubs alternatifs et micro-communautés. La définition puis le déploiement de ces espaces contribuent à renforcer la désirabilité d’une société non-capitaliste, débordant de ces recoins pour s’étendre à une vaste géographie. Il s’agit, en quelque sorte, de fendre le tissu spatial néolibéralisé pour y placer des pôles précurseurs, où décroissance, naturalité et convivialité s’épanouissent, ternissant par contraste l’austère statu quo du marché. Non en représentation du monde par l’absence de quelque chose, mais comme alternative autonome et surprenante, dont la radicalité novatrice invite à relativiser l’évidence (et l’efficience) du capitalisme.

Ville solarpunk dans Minecraft / TEP Ménilmontant / Carte de Glass Town par les sœurs Brontë /Un futur alternatif du Mali, reel de Stellar Wonders

L’objectif commun de ces espaces, qui procèdent tous de la virtualité au sens de Vitali-Rosati, est bien de rendre accessible au plus grand nombre un aperçu de l’après ; indirectement, ceux-ci rendent plus crédibles un changement de société que la survie du capitalisme. En effet, devant la multiplicité des paradis hypothétiques, la poursuite du système actuel dans un absurde exponentiel devient fragile. Une organisation aussi crisogène en moins de deux siècles ne saurait se maintenir pour toujours, de surcroît quand abondent des contre-exemples terriblement plus inspirants qu’elle. Pour contourner la précorporation du désir, et notamment les espaces urbains qui la consolident (universités conformistes, open spaces, centres commerciaux), rien de tel qu’un retournement des produits du capitalisme contre lui : politiser les œuvres, inonder les réseaux de créations populaires, retourner l’usage des lieux de consommation – explorer les marges.

Qu’on le dise ici clairement : l’anticapitalisme imaginaire ne consiste pas à rester cantonné au stade du rêve, ou à idéaliser le post-capitalisme sans participer au renversement. Cette pratique m’apparaît comme la condition fondamentale à une adhésion massive à l’anticapitalisme déjà en germe chez beaucoup. Ce serait l’action première, celle d’opérer un ancrage, de saisir la moindre occasion (la petite pensée fugace sur le ridicule du consumérisme autoritaire) pour y glisser des mondes autres, de systématiser la comparaison entre l’actuel et les futurs virtuels, d’encourager enfin chacun à faire survenir son espace dissident dans la vie du collectif. Cela me semble aussi nécessaire que stratégique au vu des conditions de l’information et de la politisation de nos jours.

Beurk.

Le camp conservateur (défenseur de l’existant) mène une double guerre culturelle : il inonde le terrain médiatique de représentations fallacieuses (pays éternel, valeur travail, famille traditionnelle, etc.) ; en parallèle, il nie la réalité des influences sociales sur la formulation d’opinions et la détermination de l’action. Le capital culturel, la reproduction sociale, les biais de perception, jusqu’à la maladie mentale : tout est démoli pour convaincre d’une pseudo-neutralité perdue et de sa capacité individuelle à formuler un désir indépendant – ce qui revient, au contraire, à une porosité totale au discours du dominant, présenté comme le bon sens de toujours. Tous les travaux sur le déterminisme, tous les chiffres sur l’inefficacité des politiques néolibérales, tous les principes démocratiques ont été effacés de la scène : une réponse théorique, engluée dans des débats biaisés, me semble donc incertaine, plus encore devant l’asymétrie flagrante de moyens et d’audience.

Dans la lignée des situationnistes, qui donnaient de la voix dans l’époque de préparation du néolibéralisme, l’anticapitalisme imaginaire mobiliserait l’émotionnel dans des espaces inattendus, sous forme d’utopies provocantes, contrastantes, expérimentales. À chaque morceau de rêve, un avant-goût d’une société spontanée, débarrassée des assignations. Les représentations droitardes se verraient opposer, sans pouvoir y faire grand-chose, des issues de secours identifiables comme telles, indépendamment de tout rationnel. On retrouve ici l’idée d’interstice propre au virtuel, à associer à celle de seuil dont j’ai déjà traité dans l’introduction. Une zone-limite, où tout peut survenir étrangement, où tout peut basculer. Là est l’objet de ce blog : aider à percevoir les lieux étranges, physiques et numériques, comme des leviers de transformation radicale, à partir de son expérience sensible et de l’émotion qu’ils procurent. Des échappatoires à l’uniformisation.

On sait comment fictions et utopies ont su inspirer des actes de résistance, du salut à trois doigts de Hunger Games repris dans les contestations birmanes à la Uncensored Library dans Minecraft, des slogans métaphoriques cultes de Mai 68 aux Alternatibases (dont le pionnier Patxoki, qui accueillera bientôt des logements coopératifs et un restaurant ouvrier). On sait aussi que la droite elle-même mobilise des références esthétiques et mythologiques pour ancrer son agenda idéologique, mobilisant çà et là figures viriles, conflits de civilisation et autres terroirs fantasmés. Aussi, si l’anticapitalisme que je propose se joue avant tout dans la tête (et in fine, bien sûr, dans les rues et le cyberespace), rappelons que le capitalisme se joue, lui aussi avant tout, dans notre tête ; dans notre acceptation de représentations chargées, dans notre lecture d’un monde marchandisé.

Concluons en rappelant les enseignements de Castoriadis auquel je suis profondément attaché. Voyant l’impasse d’un marxisme théorique et définitif, que l’on viendrait enseigner indépendamment de l’époque et de l’adversaire pour espérer un soulèvement, le philosophe élabore une pensée complexe et mouvante du rapport entre les individus et leurs institutions. En replaçant l’imaginaire au fondement de toute société, en contestant l’acception limitée de la rationalité comme calculatoire et uniformisante dans le capitalisme, et en lui opposant une raison critique et multiple, Castoriadis développe un projet d’autonomie radicale. C’est un projet d’auto-organisation des luttes, non pas suivant un guide pratique mais en alimentant, toutes et tous, un imaginaire alternatif. D’abord, représenter le monde désiré ; ensuite, le faire surgir dans l’espace pour y rassembler ses soutiens. Ne serait-ce que pour tenir le coup, retrouver le moral et inspirer des formes de résistance accessibles à chacune et chacun ?

C. Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Seuil, 1975

M. Vitali-Rosati, S’orienter dans le virtuel, Hermann, 2012

M. Fisher, Désirs postcapitalistes, Audimat, 2022 (2020)

3 réponses à « notes sur l’anticapitalisme imaginaire »

  1. […] personnes empêchant toute cartographie définitive. Chez Vitali-Rosati, que j’ai déjà cité dans mon précédant post et que je prolonge ici d’un exemple un peu détonnant, on retrouve une analyse poussée de la […]

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  2. […] dans sa tête » se voit accusé d’angélisme, de déconnexion d’avec le réel, a fortiori quand les positions révolutionnaires ont été balayées de l’espace médiatique. On retrouve là encore une dévalorisation du fictionnel. L’anemoia, que je définirais […]

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  3. […] dans sa tête » se voit accusé d’angélisme, de déconnexion d’avec le réel, a fortiori quand les positions révolutionnaires ont été balayées de l’espace médiatique. On retrouve là encore une dévalorisation du fictionnel. L’anemoia, que je définirais […]

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