Écrire un blog, c’est peut-être créer un espace de discussion avec soi-même quand une réflexion omniprésente, obsédante, parfois identitaire, ne peut rester contenue dans l’intimité de son crâne. Le rapport individuel et collectif à l’espace, à ses règles, à ses conventions, à ses exceptions, constitue pour moi ce bouillonnement – et demandait, apparemment, son espace.

Devant les vidéos artificielles de #liminalspaces, dans la lecture d’expériences fictionnelles ou réelles d’un lieu étrange, en marchant dans une ville en train de se faire et se défaire, des sensations semblables, vives et interrogatrices : comment se perçoit-on dans un espace qui n’aide en rien, ou qui brouille, sa capacité à se situer ? Que peuvent nous apprendre, dans la lignée du travail de Mark Fisher, les productions culturelles du monde capitaliste à propos de ses failles ? Comment bâtir, aujourd’hui pour demain, une éthique de l’être-dans-l’espace qui vaille encore, devant une artificialisation incessante, une cyber-régulation des espaces publics et un imaginaire social, au sens que lui donnait Castoriadis (c’est-à-dire, système instituant de la société et moteur de ses transformations), réduit à la reproduction d’un présent fantoche ? Comment, enfin, dépasser la limite entre l’espace restreint, tel qu’organisé par le système, et une éventuelle alternative « ouverte » ? outliminal se propose comme étude du seuil une fois franchi, sa perception depuis l’autre côté ou au sein même de son espace à lui. Le seuil comme jalon, entrée d’un possible à-venir, mais aussi les seuils, toutes les brèches matérielles et symboliques contenus dans l’espace pratiqué et qui, en les ouvrant, permettraient de le dépasser.
Le seuil est de ces mots qui servent à de nombreuses disciplines sur la base d’un sens fondamental proche, mais qui cache en réalité une polysémie intrinsèque. En architecture, il désigne l’élément au bas de la porte : c’est lui qu’on franchit, et non le battant qu’on écarte pour passer ; c’est donc, par métonymie, l’entrée elle-même. En géographie, le seuil est à la fois la limite entre deux bassins et le lieu de passage privilégié d’une région à l’autre : il sépare, mais c’est par lui que l’on circule. Quand il s’agit de chiffres, le seuil est la valeur la plus basse au-delà de laquelle des effets apparaissent, le plus souvent néfastes (seuil toxicologique, par exemple). En revanche, en pédagogie, le franchissement du seuil prend un sens positif : la connaissance a progressé dans une nouvelle catégorie. Enfin, en neurologie comme en statistiques, le seuil peut désigner le niveau de sensibilité à partir duquel on peut détecter un phénomène, ou le distinguer d’un autre : il a donc une valeur définitoire, et neutre, de l’objet d’étude auquel il est associé. Dans un même domaine, le seuil peut avoir une grande variabilité de valeur : en économie, par exemple, selon s’il s’agit du seuil de rentabilité (qui est à franchir comme première étape) ou du seuil du pauvreté (que l’on passe contre son gré, et que l’on cherche à re-franchir dans l’autre sens).
Quel est donc le « fondement » du seuil qui fait qu’un même mot trouve d’aussi diverses d’applications ? D’abord, le seuil dépend toujours d’une division. Si, sur un même terrain d’observation, on constate manifestement deux catégories distinctes plutôt qu’un continuum, on peut y chercher un seuil. Le seuil ne crée pas la séparation, il indique, pour la compréhension du phénomène, une bipartition apparente. On sait l’esprit humain amateur de catégories, aussi le seuil est-il précieux pour segmenter le monde en portions appréhendables. Si ici, l’espace est sûr, confortable, familier, et là, menaçant, inadapté, vulgaire, on accorde au seuil la capacité à faire un foyer, isolant de la rue, de la ville, de l’espace public. La porte est accessoire, car on sait depuis la fondation mythique de Rome qu’une ligne tracée dans la terre suffit à faire seuil – la distinction de l’urbs et de l’ager ayant été actée en amont. Le seuil, qu’il soit manufacturé ou simplement identifié, sert alors de repère durable : dans l’espace (physique ou symbolique), un signal est ancré pour que le novice sache jusqu’où s’étend un champ, et où commence l’autre.

Ensuite, le seuil appelle à une action – mais laquelle ? Franchir, s’écarter ? Dans l’absolu, les deux à la fois : en marquant la division d’un espace, le seuil divise simultanément, et cette fois activement, la communauté en deux profils comportementaux. Pour reprendre l’exemple du pomerium fondateur de Rome, son dessin par Romulus implique de nombreux mouvements : l’armée doit rester à l’extérieur, les cultes religieux doivent, eux, être tenus à l’intérieur, les cadavres et esprits malfaisants sont expulsés, les marchandises entrantes sont taxées. Le triomphe, lui, est une rare exception à ces règles, puisqu’un général vainqueur peut accéder en armes, par une porte dédiée – un seuil dans le seuil –, à la ville en liesse. Le seuil, une fois déclaré, doit réguler. Et qui dit régulation, dit bons et mauvais élèves. La polémique est inhérente au seuil, d’ailleurs son franchissement donne régulièrement une occasion de le questionner : par exemple, un excès de régulations sur la pollution, et le seuil serait prétendument trop bas. Le seuil est donc fixé à un instant donné par une science, mais un autre point de vue, celui du gêné, voudra démontrer la mollesse des catégories définies comme évidentes. La tentation du contestataire sera alors de se tenir tout près du seuil, prêt à dépasser la limite.
Le seuil engendre souvent un « effet de seuil », où les phénomènes se rapprochent de ce point d’équilibre, application mécanique de la loi normale ou initiative volontaire de compromis stratégique. Il contient donc en lui-même le dilemme qu’il prétend résoudre : si l’objet à diviser ne répond pas à une logique de continuum, s’il semble flagrant que deux parties se distinguent, que se passe-t-il quand on se tient à l’endroit exact du seuil ? Voilà l’énigme du mur d’enceinte romain, composé de deux bandes de terrains concentriques délimitées par des stèles : la limite se situe-t-elle au bord extérieur de la bande la plus éloignée du centre ou bien au milieu des deux bandes ? Est-elle formée des quatre lignes bornées (donc elle-même divisible), recouvre-t-elle tout la largeur de la structure ? Les deux espaces prédéfinis se voient ici complétés d’un troisième, séduisant par son ambiguïté : le seuil est un espace ouvert au sein d’un espace qui l’était tout autant avant la perception de sa partition.

L’idée que la production du seuil engendre per se un état-limite doit sans doute chambouler les esprits les plus catégoriels : ce qui est stable doit être, manifestement, stable dans sa catégorie ; si les choses jouaient avec les limites, le chaos régnerait, la persistance serait l’exception, l’action, en conséquence, resterait incertaine. Le rôle régulateur du seuil, pour s’imposer, repose donc sur une malhonnêteté intellectuelle, à savoir ne pas reconnaître que c’est bien un esprit humain qui détermine le seuil, y compris quand la donnée scientifique démontre sa pertinence. L’état-limite, source d’imprévisible, résistant à la compréhension, renvoyé à une instabilité, devient en conséquence « l’anti-objet », duplice et éphémère, indigne. Les dieux romains des seuils, Lima et Limentinus, sont ainsi tombés dans l’oubli au profit de leur maître bicéphale Janus, incarnant la dualité et le choix, le début et la fin, la transition et le changement, mais jamais un état, un instant, un endroit. En somme, il a fallu réguler le seuil, pour que lui-même soit un régulateur incontestable, imposant la clarté et la responsabilité individuelle de l’action.
Comme pour toute figure d’autorité, il est raisonnable de se tenir en-dessous du seuil, mais immédiatement en-dessous afin de bénéficier d’une proximité d’avec le pouvoir, sans commanditaire. Le sublime pourrait dériver de sub-limen, « juste au niveau du seuil » ; ce qui est certain, c’est que subliminal porte explicitement cette idée, avec la charge ambiguë qu’on lui connait : ce qui influence subrepticement voire, on y revient, malhonnêtement. Quant au liminal seul, ou au liminaire, la confusion est encore plus forte. Ce peut être une introduction, un préalable, un minimum, une marginalité ou encore un état critique, indistinct. La raison pour laquelle nous allons questionner ici, et dans l’ensemble des articles à venir, le sens du seuil comme objet à part entière, tient au concept « d’espace liminal » ; précisément, car il apparaît indispensable de penser le seuil comme espace propre et entier – et que certains lieux ne peuvent être compris que comme seuil.

Le seuil est à la fois limite et zone, signifiant et signifié, juge et partie. Comme interstice, il marque un certain espace (et un certain temps) dépendant des parties conjointes. Que se passe-t-il quand on reste dans cet espace hors du temps qui lui est imparti ? Comment qualifier la situation d’être dans le seuil – et non au seuil –, non pas à partir de la catégorie quittée à l’instant mais dans le chemin qui sépare de l’autre catégorie, depuis cette catégorie, cet espace in-atteint ? Les esthétiques Internet se sont emparées de la réflexion bien mieux que toute production académique existante. En une image, issue du monde réel ou générée par ordinateur, la sensation liminale s’expose sans fard. La perte de repères est manifeste, le malaise est incontournable, les catégories conventionnelles attachées aux lieux s’effritent. Par ailleurs, l’esthétique #liminalspaces se fiche de savoir quels sont les deux espaces délimités par le seuil en question : l’espace interstitiel existe par lui-même, in-dépendant, et c’est cela qui perturbe. La brèche est elle-même espace, au-delà des restrictions conventionnelles.
Et qu’est-on, naturellement, tenté de faire devant une brèche ? On casse, on creuse.

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