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étude d’espaces sans futur

carnet de voyage : méxico, nature humaine

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Ce qui surprend immédiatement quand on arrive à México, c’est la nature. Partout, des arbres, des fleurs, des squares, des animaux. Une présence d’autant plus appréciée qu’insoupçonnée, car México est dans l’imaginaire collectif une capitale tentaculaire, perchée sur un plateau où règnent la voiture, la violence et la pollution. À l’heure de la crise écologique, et alors que les villes mondiales cherchent un nouveau modèle d’urbanisme, México détonne.

Dans les rues, d’immenses canopées protègent du soleil. Jacarandas et bougainvilliers apportent de vives touches de couleurs, répondant aux murs roses, oranges et violets typiques. On rencontre ici du bambou, là de l’eucalyptus ; sur une place, une forêt miniature ; dans un des grands parcs de la ville, une faune et une flore heureuses. Les câbles électriques, suspendus chaotiquement, font office de lianes et se fondent dans le paysage. Les écureuils s’y coursent, offrant des scènes à la Disney. Mais ce ne sont pas les seuls habitants : chiens par centaines, canards, papillons monarques, colombes incas et quiscales, quelques colibris…

Bien sûr, cette nature dense se retrouve principalement dans les quartiers aisés, où restent les touristes. On doit rappeler qu’il s’agit là, depuis au moins deux siècles, d’un travail d’agrément. D’ailleurs, ma première impression de balade à México était celle d’une immersion dans ces images 3D d’architectes trop enthousiastes. Par contraste avec les villes européennes, et en dépit des voies rapides qui fendent le tissu urbain, on veut (nous faire) croire que le bâti a surgi des forêts.

Historiquement, la végétation était surtout à l’intérieur, sur le modèle du patio privé que l’on retrouve en Andalousie et qui caractérise l’architecture latino-américaine (songeons au Macondo de l’adaptation Netflix Cent Ans de solitude). Pour México, c’est à la fin du XVIIIe siècle et sous l’influence des Lumières que sont aménagés les premiers squares et promenades arborées. La végétalisation sera véritablement engagée lors du réaménagement de la ville au tournant du XXe siècle, inspiré par Paris (un comble, aujourd’hui). Apparaissent alors les colonias, cités-jardins aux essences tropicales.

De nouveaux programmes municipaux au milieu du siècle amplifieront le mouvement avec la plantation de jacarandas, endémiques du sud du continent mais adoptés pour leur croissance rapide, leur adaptation aux 2400m d’altitude et surtout l’impact visuel de leurs fleurs mauves. D’autres espèces ont, elles, été choisies pour limiter les tempêtes de poussière et fixer les sols, la ville étant construite sur l’ancien lit argileux d’un lac. Pour tenter, donc, de compenser l’histoire et la géographie.

Avant la ville coloniale, Mexico-Tenochtitlan était la capitale lacustre de l’empire aztèque. La cité était parvenue à maîtriser l’art des canaux et de la culture sur ilots. La nature était donc déjà très présente, des plants de céréales aux joncs et roseaux endémiques, des forêts de bord de lac aux animaux domestiqués. Mais la ville merveilleuse a été rasée par les Espagnols, reconstruite sur un modèle très minéral ; le lac fut drainé, puisque la nouvelle architecture était inadaptée. C’est donc un combat contre l’environnement qui fut mené, pour ensuite mieux le parodier.

Reconstitution de Tenochtitlan au XVe siècle / México dans les années 1980

D’autres combats ont suivi. Contre la pollution qui l’a rendue tristement célèbre, contre la chaleur qui souvent s’abat sur ce plateau, contre l’urbanisation sauvage qui bride la joie dans la rue. México est le cas extrême d’une mégapole incontrôlée, tentant de rattraper ses excès et aujourd’hui engagée dans une lente transition environnementale. Mais quelques arbres ne sont pas la nature : du fait de sa position, México s’enfonce dans la terre, les routes et les conduits se déforment, et qui sait si dans 200 ans elle ne se sera pas effondrée, ou seulement abandonnée du fait de la sécheresse.

La renaturation façon vue d’architecte n’est pas un retour à la nature, mais un contrebalancement artificiel indispensable quand celle-ci sévit. La ville a cru pouvoir prospérer en modelant son environnement, mais l’inconsidération des conséquences de long-terme rend son développement incertain. C’est donc bien d’un agrément humain dont nous nous satisfaisons, et cela ne rend pas pour autant caduques ces politiques d’aménagement.

Le facteur esthétique ne peut être minimisé en urbanisme. De beaux arbres, de belles fleurs et des espaces de vie pour les animaux locaux enchantent une ville et la rendent désirable pour ses habitants. Pensons au brutalisme mexicain, à ces immeubles de béton recouverts de verdure qui tempèrent l’austérité du matériau et qui connaissent une indéniable popularité. Au-delà du goût pour les demeures bourgeoises, chaque bâtiment mal en point – peinture écaillée, travaux inachevés – compense par une renaturation minimale. On y lit une forme de solarpunk, où les gratte-ciels côtoient les masures et les friches, où pépinières et potagers calment un peu la ville folle, où l’eau et l’énergie sont affaires d’autonomie ; où l’urbain cherche, en somme, la réparation et la modération.

Puisque México a déjà connu ce qui attend de nombreuses agglomérations, dans l’entremêlement de difficultés sociales et de crises écologiques, la capitale semble offrir un aperçu d’avenir. Le défraîchi n’est plus rasé, mais sublimé. Face au tout-voiture, on expérimente des téléphériques. Des façades végétalisées et panneaux solaires poussent çà et là. Tout n’est pas idéal, loin de là, du trafic incessant aux pénuries d’eau, mais le modèle qui se dessine n’en est que plus réaliste, plus crédible ; plus appropriable aussi.

Dedans-dehors, la ville ouverte

Car si nous ne sommes pas dans le statisme performatif de l’image d’architecte, c’est que México se veut aussi verte qu’ouverte. Il serait insincère d’isoler les arbres et les écureuils de la pratique humaine de la ville. Les cafés et boutiques sont souvent sans porte, avec de larges ouvertures sur la rue. Les maisons les plus humbles ont une cour et un toit-terrasse. De nombreux stands ambulants regroupent les humains à des carrefours routiers. L’expression jungle urbaine prend tout son sens : la renaturation concerne d’abord le citadin comme espèce animale, la ville est pensée comme un environnement bien naturel. Explorable, regorgeant de niches et de recoins.

Et puisque México est morcelée en nombreux quartiers, nous avons autant de biomes. À chaque espace son style, sa flore et ses coutumes : une diversité qui limite la monotonie des décors et des personnes. Bien sûr, la ségrégation sociale est manifeste, mais l’on voit encore du végétal sous une autoroute ou à l’orée d’un bidonville. La politique de verdissement peut-elle être un levier de réduction des inégalités ? L’extension de cette nature pour humains, cause ou conséquence d’une laborieuse intégration ? Songeons du moins à ce qu’apporte une attention particulière à l’environnement en termes de fierté et de considération, mais aussi de santé physique et psychologique, et de liant urbain avec l’envie de se promener.

À défaut de prédire l’avenir proche de la capitale, nous ne pouvons qu’apprécier sa beauté éphémère. Si la mairie décide d’aller plus loin dans la végétalisation, celle-ci pourrait bien être endiguée par le changement climatique et la géologie. Nous avons bien, à México, un espace sans futur, au sens où sa présentation comme mégapole verte n’est qu’un équilibre conjoncturel, extrapolé par comparaison. Pourtant, l’impression émerveillée du touriste peut inspirer de nouvelles réussites. Au lieu de jouir aveuglément de l’apartheid social ou de fétichiser, avec commisération, le savoir-faire-ville des plus démunis, nous devons devant México entamer d’abord une critique de nos villes occidentales. En les pensant comme momentanées (et non éternelles…), en questionnant la pertinence et le prestige de leur urbanisme.

Les immeubles de même hauteur, avec toits en zincs, sans balcons, tous beiges, forment un espace invivable. L’haussmannien semble terriblement contre-nature face à une agglomération deux fois plus peuplée, plus pauvre mais aussi désormais plus soucieuse du biome humain. La capitale mexicaine nous démontre que des villes comme Paris sont fermées, austères, homogènes et strictement artificielles. Nous pouvons imiter ses quartiers aisés puisque nous en avons les moyens, repenser la place de la maison, du passage et de la cour en cœur de ville, nous réapproprier les rues : bref, créer des seuils et des ponts, des niches écologiques et sociales où se retrouver. Comprendre la ville, face au défi climatique, comme un environnement naturel à rouvrir et à fertiliser.

Clairement, México comme modèle d’urbanisme.

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