Promis, ce n’est pas un énième pamphlet contre l’IA. La presse s’emballe déjà tous les jours, tantôt pour hurler à la mort, tantôt bernée par la dernière pseudo-révolution. Devant la bousculade de start-ups rupturistes, il peut sembler que tout sera, à terme, opéré par un agent virtuel. Pourtant, le seul changement à date réside dans l’usage massif de ChatGPT, comme substitut à une laborieuse recherche d’informations. Mais dans le paysage médiatique, une drôle d’ambiance s’installe. La comparaison avec Black Mirror ou Years & Years devient de plus en plus fréquente. Les pubs dans le métro alimentent ce brouillard anxiogène, à coup d’impératifs surprometteurs et de surenchère au plus futuriste. Les discussions fusent. Aussi faut-il accorder davantage d’attention aux discours des marques et contre-discours d’opinion, plus opérants que les applications encore peu adoptées.
On y lit le paradoxe communicationnel de l’IA grand public : à la fois une ouverture incroyable (on peut tout générer) et une fermeture radicale (on peut se contenter d’un robot). J’y vois là une illustration du concept de virtualisation chez Lévy, à savoir la propension humaine à ouvrir ce qui se présente comme figé, à démultiplier ce qui semble unique. Chaque innovation technologique repose autant sur l’infinité de possibilités permises que sur la réduction à une manière de faire avec elle, ringardisant les usages passés. L’IA grand public semble aujourd’hui pousser l’oxymore au maximum. Leur communication prophétise une fatalité radicale : vous ne ferez plus jamais comme avant.

C’est ainsi qu’un peu partout, un vent de consternation a soufflé face aux publicités (à New York l’an dernier, à Paris désormais) pour Friend, un gadget prétendant devenir notre ami. Dans un mélange de cynisme, de culpabilisation et de provocation, la start-up américaine nous explique que nos pairs humains, bourrés de défauts, ne sauraient être aussi considérants et fidèles que ce petit collier boosté à Gemini. Il écoute tout, envoie des messages en réponse à chacune de nos activités, nous rassure, nous conseille, se souvient de tout et ne ghoste jamais. Même s’il est toujours fantôme.
Certains ont voulu comparer l’amulette interactive avec les Tamagotchi. Mais l’interaction avec la bestiole virtuelle de notre enfance était authentique, quand Friend n’est qu’un bot attentif. Nous devrions, concernant l’IA, bien distinguer la crédibilité de l’authenticité de l’interaction. Oui, les bots imitent désormais quasi-parfaitement une conversation humaine, mais les échanges produits sont réactifs, calibrés et serviciels. On se laisse duper au point de privilégier ChatGPT à un psy, mais uniquement parce que l’interaction se réduit à une fourniture d’information. À l’inverse, un Tamagotchi vit sa vie, nous sollicite, peut nous décevoir : il affirme une présence, Friend défie l’absence. Le Tamagotchi est un nouvel espace, extension du réel ; Friend veut supprimer l’espace social, en rattachant la fonction de l’amitié à notre personne, à notre lieu, un ici permanent.

On a beaucoup parlé de post-vérité et de post-humanité face à l’IA, mais peu de post-spatialité. La prétention de certaines innovations, souvent futiles ou purement provocantes, n’est pas tant de remplacer des humains que de supprimer des espaces qu’ils pratiquent. Se débarrasser de la forme, de la sensorialité, du mouvement et de la distance. Ce n’est pas le cas de toutes les applications IA, mais l’idée se retrouve, tacitement, dans des discours masquant le fond (des modèles de langage peu ou prou similaires) par la promesse – purement formelle, superficielle – de vaincre une spatialité fatigante.
Pour Friend, l’isolement est combattu par la dématérialisation du relationnel : on porte sur soi, on emmène partout l’interaction avec une voix qui sait (toujours) ce que l’on fait ici. Plus de là-bas : pour partir, il suffit de ranger l’amulette. Si l’on s’ennuie dans sa chambre, inutile de se connecter à un forum, puisque le message humain ne peut être aussi flatteur que celui généré par IA. On voit bien dans une rencontre avec un utilisateur le repli sur son espace présent ; repli qui conforte la perception de ne pas avoir sa place. L’expression le dit clairement : la sociabilité est une spatialité. Avec Friend, l’espace commun, physique ou numérique, comme l’espace privé sont abolis, remplacés par un simple flux de données en boucle vers soi.

La place massive de ce discours dans nos espaces publics ajoute un deuxième degré d’aliénation. À chaque coin de rue, on proclame la futilité de l’espace, on la met déjà en œuvre par une répétition frénétique (la campagne new yorkaise de Friend était la plus massive du out-of-home local). La violence de l’attaque (« je ne laisserai jamais de vaisselle dans l’évier », nous dit la pub) a d’ailleurs motivé le tag de nombreuses affiches : une expression politique massive, qui occupe à son tour l’espace, dessinant bien une bataille. Le fait même de naviguer est, par la pub seule, un objet de lutte. La post-spatialité s’affirme donc d’abord par la place réservée dans les médias à ces prophéties factices, par la désorientation devant ces injonctions. Pas besoin d’y céder pour en ressentir l’effet.
De plus, non seulement la distance sociale (donc spatiale) est menacée, mais les espaces numériques eux-mêmes se débarrassent progressivement de leur spatialité de référence. Nous sommes déjà exposés massivement à du contenu IA, des influenceurs IA, des bots IA sur tous nos réseaux sociaux. Nous savons qu’il ne faut plus se fier aux représentations, aussi réalistes soient-elles. Désormais, il existe un espace conversationnel virtuel entièrement affranchi de présence derrière l’écran : Moltbook, premier réseau social « réservé aux IA ».

Moltbook nous démontre encore que le récit performatif des marques d’IA produit davantage d’effets que la technologie elle-même. Ce réseau n’est rien de plus qu’un coup d’éclat de geeks, s’amusant à inventer une uncanny valley textuelle, un sentiment malaisant de voir du non-vivant se comporter « comme nous ». En soi, il ne s’agit que de programmes, de codes paramétrables par de vraies personnes et interagissant entre eux comme les engrenages d’un mécanisme. Pourtant, la presse s’est jetée tête la première dans une surexcitation paranoïaque, fascinée par le branding de la plateforme et par le parallèle évident avec les pires scénarios de science-fiction.
Il nous faut plutôt identifier d’où le malaise part, géographiquement. Le post Moltbook, comme signifiant, comme expression, semble surgir ex nihilo. Pourtant beaucoup passent déjà des heures à scroller, passivement, le flux d’échanges factices, sans interagir (c’est interdit aux humains), sans naviguer dans cet espace clos. Pour y trouver du sens, il faut surinterpréter, fabriquer des intentions cachées, inventer, dans sa tête, l’espace conversationnel. C’est donc dans chacun de nous que se produit le message. Le nulle part du virtuel IA est bien un ici permanent, un ici en bordure de ce qui se passe sans espace. Le réseau social n’est ni réseau, ni social : il n’est qu’un miroir pour dialoguer avec soi-même, d’où le malaise, le vertige de faire parler un mur (pensons au mur Facebook qui est, lui, produit d’interactions).

Si l’on peut se contenter de minorer Moltbook et de moquer les débats à son sujet, des solutions similaires ont déjà été adoptées par des entreprises. L’une d’elles est d’ailleurs française : Airpanel. Le principe : reproduire des entretiens qualitatifs par l’IA. Vous avez une pub ou un site à faire tester auprès d’un type de consommateurs ? Airpanel génère sur mesure un casting, conduit des interviews et livre en quinze minutes un rapport d’étude. Après tout, il ne s’agit que d’agréger une somme de données représentatives de l’audience, non ? Pour éviter que ce ne semble trop artificiel, le rapport présente des prénoms, les transcriptions des échanges et même des didascalies : « Oula, je n’aime pas du tout » – Clara D., 35 ans » ; « Yacine K. fait une moue désapprobatrice. » Eurk.
Au-delà de la promesse de résultats proches des vraies études (en moins de temps et de frais), c’est cette fantaisie littéraire qui séduit. Avec elle, on peut se projeter, visualiser la salle, le visage des enquêtés, les expressions qui s’y dessinent. Je vois bien, au travail, les réactions émerveillées des clients qui y ont recours, satisfaits de réduire les études à une matière à extraire. Comme pour Friend, l’interaction est intégralement modélisable. Mais pire, elle mime l’existence d’événements physiques (des réactions, des regards) tout en montrant la futilité, la coquetterie du cadre physique. Comme la start-up le dit, le panel est désormais « dans sa poche ». Encore une fois : un ici qui me suit.

Nous pouvons réaffirmer que le post-humain ne va pas arriver de sitôt. En revanche, la manière de raconter ces innovations IA, en mettant l’accent sur l’inconvénient de la spatialité (coûteuse, fatigante, chronophage, faillible) et le bénéfice du pocket-size, marque une rupture avec l’idée d’un espace ouvert et commun propre au Web2. L’exploration innocente et la rencontre impromptue avec quelqu’un à l’autre bout du monde ne font plus le cœur du virtuel : place à l’auto-simulation d’un espace fermé, défini par l’univocité de l’information et non plus par la découverte, l’ouverture, l’extension.
Ces bots en boucle entrent également en conflit avec l’enthousiasmante génération d’images. Quand on simule un paysage sur Freepik, il nous semble que l’on étend le champ des possibles, que l’on fabrique de l’espace. Les reels IA de futurs alternatifs ou de destinations fantastiques nous dépaysent, même si la comparaison avec le monde physique se brutalise. Mais si l’on croise les deux ? Si l’on se contentait de voyager dans ces mondes artificiels et de parler à des bots, pour les plus déçus de la réalité matérielle ? Alors l’échappée vers l’imaginaire deviendrait, par rejet de la distance, fermeture radicale. Une vie dans le seuil, sans franchissement possible.

Voilà pourquoi, en somme, je parle de post-spatialité. D’abord, car l’interaction suppose une distance ; or, Friend, Moltbook et Airpanel suppriment le besoin de lieux différents et laissent l’utilisateur inventer des dialogues. Ensuite, car ces mêmes acteurs réduisent le virtuel à la contemplation : on n’y entre plus, on ne fait qu’y puiser une matière flatteuse. En brouillant l’authenticité d’une interaction numérique comme extension du réel, ils dupliquent l’isolement physique dans le virtuel. Un virtuel qui devient fermeture, à rebours des mythologies du Web2 (et même du rêve brisé des métavers). Enfin, l’omniprésence des discours de marque sur l’inutilité des lieux de plaisir ou de travail gâche, avant même l’adoption de ces applications, le plaisir de l’exploration. La performativité de ces communications agressives prépare au repli ou au conflit. Je préfère l’option 2 : il faut tagger.


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