out_liminal

étude d’espaces sans futur

« i really thought it would be this easy » : pour l’eutopie enfantine

Qui n’a jamais songé à retourner en maternelle, à cette époque bénie où notre plus grande responsabilité était de colorier sans dépasser ? Revenir à la construction en Lego, au visionnage compulsif des Télétubbies, au malaxage de la terre ? Et surtout, vivre dans l’insouciance, ignorant de la cruelle réalité du monde ? Celles et ceux ayant grandi dans un pays occidental ont eu cette chance inouïe autant qu’éphémère, car la violence sociale nous arrache bien vite à la rêverie. Devenir adulte, c’est abandonner tout espoir de douceur, intégrer des devoirs et une bonne dose de pragmatisme ; et pour tous les enfants de familles précaires, se battre continuellement pour gagner le respect et sa vie.

C’est en tombant sur un meme anodin que me vient cette réflexion : le souvenir de ces représentations d’un monde heureux dans notre enfance n’est-il que douloureux ? Si la dépression devant la dureté de la société est, au moins partiellement, imputable à une brutale désillusion par rapport aux référentiels utopiques des jeux et dessins animés, y a-t-il un moyen de la renverser pour en faire une force d’action politique ?

Le fameux meme

J’ai abordé lors d’un précédent post le concept d’anticapitalisme imaginaire : une posture active de représentation d’un monde sans marché, convivial et autonomisant, puisant dans la fiction pour inspirer des espaces inédits (physiques ou numériques) démontrant la désirabilité et la faisabilité de la rupture. Le meme, d’une simplicité folle, a ajouté de l’eau à mon moulin. Dès le plus jeune âge, nous avons tous été exposés à des modèles d’harmonie collectiviste, sans CDI ni patron, sans pollution ni répression migratoire. Les contenus pour enfant sont des exemples sublimes d’imaginaire social enviable, mais desquels on ne doit pas être dupe une fois adulte – ce serait trahir son réalisme. L’éducation vient annuler, presque ridiculiser, ces mondes simplistes et enthousiasmants. Pourquoi ? Moi, je veux me battre pour eux ; pour qu’ils adviennent.

Busytown, école de pensée

La tension que présente le meme est explicite : une personne déprimée doit dire à son psy à quoi elle compare le monde pour qu’il lui semble si terrible. La réponse tient en une illustration de Richard Scarry, un auteur de livres pour enfants célèbre pour sa série Best Ever. Le titre résume tout : rien ne sera jamais mieux que la vie qu’il dessine. Le cœur de l’action se déroule à Busytown, cité paisible malgré son nom, car si elle grouille d’activités, ses habitants sont courtois, solidaires et, visiblement, épanouis. L’œuvre de Scarry se caractérise autant par un sens prononcé pour la coopération et la communauté que par le souci d’une morale subtile, au plus proche des imperfections et humeurs humaines. Elle ne cherche pas qu’à émerveiller, elle éduque déjà, elle laisse aux plus jeunes l’occasion de se frotter aux dilemmes du vrai monde.

Oui, il y a des accidents, des fautes, des nuisances à Busytown. Pourtant l’apaisement l’emporte. Alors par quoi se définit cette ville heureuse malgré tout ? Par la couleur, la coquetterie de l’architecture et une décoration ludique. Par la clarté des activités : les métiers sont simples, concrets, tous utiles puisqu’ils bénéficient à chacun – et à tous. En conséquence, les commerces et lieux publics sont bien intentionnés : la majorité d’entre eux ne vise qu’à régaler, instruire, divertir, soigner. Soulignons également l’omniprésence de la nature, parce que les habitants sont animaux, les arbres partout, les campagnes luxuriantes. On peut même rouler en pomme, covoiturant avec son ami le chat. Rien n’est incongru ou excentrique : on peut se déguiser dans la rue, s’amuser, détourner, explorer tous les recoins. Personne ne vérifie où va untel, que fait unetelle.

Découvrez Busytown en mini-jeux, ici ou ici

Si la surcharge se marie bien avec l’harmonie, c’est qu’elle mobilise notre curiosité, compose avec délicatesse sans uniformiser ou brutaliser. Non seulement les dialogues, aussi drôles que positifs, démontrent que l’agitation n’entraîne pas le conflit avec la juste dose d’interpersonnel, mais le dessin lui-même, précis et parfois rigoureusement technique, offre un raffinement crédible. Rien à voir avec le chaos lisse qui caractérise notre époque : tout se ressemble, la confusion règne. L’homogénéité est elle-même source d’une lutte pour la différenciation, a fortiori quand resurgit ce que l’on a voulu gommer. Scarry démontre par contraste la pertinence d’un éclectisme libertaire, tantôt fantasque, tantôt exact.

Loin de n’être qu’une fable, Busytown explore une urbanité alternative. S’il y a de la violence routière, on mobilise la signalétique et l’amiable. S’il y a des déchets, on les recycle en jouets ; mais avant tout on réemploie, n’importe quoi peut être outil ou maison. Il n’y a jamais de mono-usage : les toits sont habités, parfois cultivés ; les anciens wagons deviennent restaurants. Pour le simple plaisir, on installe des tobogans dans sa maison, des food trucks dans les nombreux jardins. Tous les styles architecturaux – georgien, flamand, pan de bois, baroque, chaumière – cohabitent sans jurer. Chaque dimension est pleinement exploitée pour favoriser un heureux vagabondage.

C’est en ce sens que Busytown peut être une source d’inspiration pour urbanistes en quête d’une ville plus conviviale, heureuse et créative. La légèreté du dessin de Scarry a aussi inspiré son détournement : montrer le monde tel qu’il est (déprimant), mais sous des traits mignons pour qu’il dissone davantage. On trouve également en ligne une réécriture d’un Busytown fasciste qui accentue un peu plus la comparaison du meme liminaire. Mais nous pouvons aussi ne pas céder aux jeux des différences, et plutôt considérer les idéaux urbains utopistes de Scarry comme une base solide de pensée. Voire mieux : les traiter comme lieux réels, où revenir pour renouer avec l’imagination.

L’eutopie, vrai lieu du bien

Il existe des centaines d’autres illustrateurs qui, selon le goût de chaque famille, ont bercé nos enfances, de Claude Ponti à Stephanie Blake. Si, à mes yeux, aucun n’a eu le génie subtil de Scarry, toute la littérature enfantine, à laquelle on peut adjoindre les dessins animés, constitue un tissu imaginaire dont on se souvient de façon globale : des mondes différents par leur dessin, mais rassemblés derrière une même esthétique de douceur. On peut donc y voir une collection de fictions parapolitiques servant de base à l’anticapitalisme imaginaire, autant de représentations d’une alternative désirable sans chercher à faire émerger l’une d’elles en particulier, mais motivant par l’évidence de la comparaison le développement d’espaces rupturistes inédits.

Une société heureuse sans capitalisme, selon l’IA elle-même

Il y a toutefois un argument rendant ces inspirations encore plus opérantes : contrairement aux œuvres d’art matures, nous avons véritablement vécu dans ces mondes. À deux ans, notre espace sensible se composait autant de la réalité matérielle, encore difficilement intelligible, que de Oui-Oui et des cabanes en draps. Notre faible capacité à distinguer réel et fictionnel mettait sur un pied d’égalité ces deux formes de spatialité. Au concept d’utopie, je préfère donc celui d’eutopie. Les deux termes se retrouvent dans l’Utopia de T. More (1516), mais la lettre supplémentaire du second met l’accent sur la bonté (eu-) du lieu plutôt que sur son impossibilité (u-). La préférence pour utopie en dit d’ailleurs long sur l’approche de l’œuvre qui orientera à jamais notre vision collective : s’il peut motiver un combat politique, l’idéal ne peut exister en un lieu terrestre

En revanche, pour l’eutopie, il y a une localisation. Elle peut être en négatif : le lieu séparé du monde familier, à la manière d’un havre protecteur. Songeons à la métairie de Candide, refuge final où, après toutes les atrocités subies au cours d’un voyage, les personnages abandonnent leur philosophie caricaturale pour « cultiver [leur] jardin », s’épanouir modestement à l’abri du mal. Enfant, nous savions bien comment bâtir un monde personnel, délimité par la force de l’imagination et l’adhésion totale à sa réalité. Contrairement au sens courant de candide (ingénu, voire idiot), l’innocence, comme absence de mal, permet de tracer de solides contours de son jardin. De la même manière, quand on dit puéril avec mépris, c’est pour associer adultat et acceptation de la violence, donc pour renier le droit à l’eutopie de revenir se faire une place.

Le meilleur exemple de l’eutopie enfantine est sans doute le tapis de jeu, puisqu’il est un espace localisable au millimètre près. Comme pour les imagiers, il existe une diversité de styles illustratifs, mais nous pouvons les regrouper rétrospectivement sous un même imaginaire esthétique et, donc, eutopique. Ses forces ? Il n’est pas cher, pédagogique, immersif (on est littéralement dans le jeu) et surtout inépuisable, puisque sans règles. Le tapis de jeu est une ville de substitution, où l’on a intégralement le contrôle, où l’on se prépare à affronter la vraie ville autant qu’on peut la fuir. Les pédopsychiatres y verraient un espace transitionnel ; mais en grandissant, ces tapis deviennent des espaces référentiels, des mondes dont on se souvient comme d’un lieu précis de vie passée.

Le concept de liminalité trouve ici une incarnation idéale. À l’origine, la liminalité s’applique aux rites de passage, comme état interstitiel entre l’enfance et l’adultat dans lequel est plongé l’individu. Le tapis de jeu fait donc office de zone grise, permettant à l’enfant d’apprendre à devenir adulte par une simulation. Mais l’objet lui-même est espace liminal, vide et étrange : rien ne s’y passe tant qu’on n’y fait pas rouler de voiture, la ville semble fantôme, comme un portail vers une réalité parallèle. Le souvenir qu’on en a est aigre-doux, dépaysant et malaisant, puisqu’on a dû quitter progressivement cette marge pour se résoudre aux contraintes frustrantes du dehors. Aussi, l’eutopie enfantine est un lieu perdu, qui nous a été enlevé et qu’on ne doit pas regretter sans être taxé de puéril.

Faire revenir la maternelle ?

Visions d’horreur

Le capitalisme a beaucoup joué de cette tension entre adultat et quête de légèreté, qu’il s’agisse des campus pseudo-ludiques à la Google, des communications marketing à destination des adulescents (terme affreux) ou encore, plus simplement, des rééditions foreverisantes de gadgets d’antan. Quelques aires de jeux pour adulte ont ouvert, mais sans le charme fantastique de celles de McDo : normal, car la puérilité a été ensevelie par une coolness gênante. Ces fac-similés n’ont pas saisi la qualité de l’eutopie : se présenter en alternative, non en défouloir.

En revanche, nous retrouvons plus exactement la sensation de ces bonnes alternatives à la vue d’esthétiques dreamcore. Certes, de nombreux contenus de ce genre cherchent à créer un malaise, mais on y retrouve aussi les codes de l’enfance heureuse : la saturation des couleurs, le calme, l’impression d’un monde infini recelant de mystères à découvrir et, bien évidement les toboggans, piscines à boules ou autres matelas en mousse. Comme tout liminal space, l’impression d’une réalité parallèle nous fait languir, entre fascination et répulsion, mais toujours avec puissance. Sans doute le traitement de l’image a-t-il pour but de nous rappeler que nous, adultes, avons abandonné ces lieux ? Qu’ils dissonent précisément parce qu’on les a reniés ?

L’enseignement qu’on peut en tirer serait qu’on ne souhaite pas tant retourner à la maternelle (cringe), que faire revenir la maternelle, au moins en partie, à nous. Certains aspects sont applicables : la réduction de la quantité d’information qui nous parvient, pour atténuer l’anxiété ; le travail manuel et créatif, mobilisant nos sens ; le troc, la collection, la passion démarchandisée ; l’amitié intuitive, avant qu’elle ne soit modelé par des biais oppressifs. Les dessins animés pour les 2-6 ans, dans les années 90, n’étaient pas exempts de préjugés racistes et sexistes, loin de là : mais, ignorant leur existence à leur premier visionnage, notre reconstruction mentale les a globalement effacés pour ne laisser qu’un décor. C’est le décor qui importe, ce paysage serein qui enjoint à une vie simple.

Dans la ville eutopique, il suffit de quelques bâtiments canard, d’agrès ludiques, de voitures colorées et de place pour les piétons pour gagner en bonheur. La pratique sociale peut, là-bas, se défaire progressivement des dogmes : looks excentriques (qui seraient alors banals), temps libre en journée, entraide spontanée. On y retrouve le goût de l’invention, tantôt majeure, tantôt comique comme les machines inutiles de Roland Moreno. À l’université, on rejoue aux Lego pour éveiller les esprits, croiser les disciplines, défaire les préconceptions. Le soir, on se déguise et on danse façon goûter d’anniversaire – la proposition que mes copaines et moi faisons via les soirées Kindergarten (jardin d’enfants). En résumé, il peut exister partout des résurgences eutopiques, dont la tendresse enfantine sait séduire, surprendre et dénoncer l’uniformité beige du goût capitaliste.

À défaut d’avoir un soleil qui sourit et des voisins félins, le retour à l’eutopie enfantine autorise une transformation urbaine et sociale concrète, bien qu’insuffisante. La confusion avec la ville de restauration incarnée par Google et décriée par Fisher ne doit pas gâter nos espoirs : toute tentative d’enfantillage marchandisé est vouée à l’échec, à creuser encore plus le fossé avec nos souvenirs innocents. Notre puérilité politique doit être projective (un avenir insouciant est possible), expérimentale (nous pouvons créer sans modèle) et surtout non-marchande. Si le post Reddit relayant le meme du début titrait « i really thought it would be this easy », j’ai envie de dire : it can be.

Laisser un commentaire