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étude d’espaces sans futur

des lieux de londres : barbican, forteresse du rêve

Avec beaucoup de sérieux, j’affirme : le Barbican Estate est un de mes endroits préférés sur Terre. Havre brutaliste au cœur de Londres, replié sur lui-même comme pour s’isoler du chaos alentour, le petit quartier devenu vedette d’une large communauté de fans représente à mes yeux un exemple surprenant de réussite immobilière, malgré son intention contestable.

Dans cette petite série d’articles suivant immédiatement ma synthèse de la ville chez Fisher, je vais traiter de lieux étonnants et inspirants dans la plus belle ville du monde : Londres (oui, j’affirme encore). La capitale britannique est un fouillis complet de quartiers, de styles architecturaux, de luttes et de communautés. On y lit sans difficulté les différentes horreurs de son histoire : un incendie ayant presque rasé la ville médiévale, un colonialisme impitoyable, un bombardement destructeur, un néolibéralisme échevelé. À la fois victime et bourreau, en éternel renouvellement, Londres est le fruit d’un laissez-faire mal assumé. En résulte une mégapole bouillonnante, faite de gratte-ciels et de maisons mitoyennes, de parcs et de friches, de routes infernales et d’allées silencieuses. Un lieu parvient à être tout cela à la fois : Barbican, qu’on adore ou qu’on honnit.

Au premier siècle de notre ère, Londinium la romaine se dote d’un fort. Dénommée barbacana, l’installation militaire devient ensuite une demeure noble, démolie puis remplacée, qui jouxte une porte monumentale, un cimetière juif et une église encore debout aujourd’hui. Le Blitz réduit en cendres le quartier ; il faut attendre 1957 pour que la décision de reconstruire soit prise, et 1965 pour le début des travaux. Pour reloger les locaux ? Non ! Fidèle à son histoire royale, Barbican sera pour les privilégiés.

Onze années auront été nécessaires pour donner naissance à ce paradis brutaliste géré par la mairie locale, mis uniquement en location. Pour convaincre les nantis d’habiter Barbican, prétendue nouvelle enclave des businessmen internationaux, une campagne de publicité massive sera déployée. Quelques vedettes et politiciens s’y installent, mais le béton peine encore à séduire et le quartier, moins végétalisé qu’aujourd’hui, sera largement décrié par les médias. La classe moyenne s’y intéresse – mais pour peu de temps. Le gouvernement Thatcher autorisera finalement l’achat de ces logements par leurs locataires : les prix flambent, désormais les appartements ne sont bien souvent occupés qu’occasionnellement, ou reloués à prix d’or.

Mais qu’est-ce que Barbican ? L’ensemble est composé de trois tours, treize résidences avec terrasses et quelques petites maisons, disposées autour de cours avec mares et fontaines. Un centre d’art, un musée, une école de musique et de théâtre ou encore une bibliothèque y sont installés, ainsi que quelques restaurants branchés. Aucune voiture n’y circule ; du moins, pas dans Barbican, mais autour, en sous-sol et en contrebas de nombreuses passerelles. Les piétons ont tout loisir à déambuler dans les couloirs, escaliers et promenades pavées. Un jeu de niveaux qui agrandit l’espace, toujours à la limite du silence et du tumulte. Quelques canards se prélassent.

Si l’on ne connait pas l’intention élitiste du quartier, on serait tenté, en visitant Barbican aujourd’hui, de se dire : « à l’époque, ils savaient construire du logement social ! » Le béton dupe. La rigidité de l’architecture, en lignes dures, nuances sombres et piliers imposants, évoque chez le novice un soviétisme banal. Faut-il rappeler que les années 60 en faisait pourtant la norme ? Le quartier des Olympiades, à Paris, tout aussi décrié, était également vendu comme havre pour riches. Ville idéale, avec sa séparation piétons-voitures, sa dalle vivante, ses vues imprenables et ses services intégrés. Mais le bourgeois parisien la dédaigne : ce seront des communautés chinoises et vietnamiennes qui l’habiteront, et qui lui donneront sa personnalité singulière.

Olympiades, Paris 13e / Église St-Giles-without-Cripplegate, Barbican, Londres

Barbican, comme Londres tout entière, se moque bien du bon goût. Le quartier brutaliste est désormais classé, prisé par les flâneurs et les amateurs de grandiose. La nature s’y est fait une vraie place, non sans rappeler la soft apocalypse que j’ai déjà évoquée – l’église St-Giles, en plein cœur, renforçant plus encore cette impression. On pourrait presque y voir un écoquartier avant l’heure, avec son réseau de chaleur centralisé et sa diversité d’essences d’arbres. Évidemment, aucune intention d’être écolo à l’époque, mais le temps a fait du quartier un étonnant pionnier, et les représentations fictionnelles de tours végétalisées ont renforcé, après coup, son caractère green future.

Ce qui marche à Barbican et manque aux Olympiades, c’est sans surprise la présence d’eau et de verdure, négligées par l’urbanisme mercantile du XXe siècle, mais surtout une foultitude de détails. Des éléments courbes pour adoucir le bâti, du bois ambré pour parer les fenêtres, de la brique au bord des étangs pour rappeler le style traditionnel anglais. Des variations de hauteur et de grandes ouvertures sur le ciel. Des verrières, quelques touches de couleur. Le béton employé est chaud, texturé, subtil comme au Havre ; tout l’inverse du gris lisse et monotone qui se fond dans les nuages. Quand on regarde vraiment, rien de dépouillé : avec sa grammaire, Barbican est symphonique.

Une complexité esthétique, mais aussi expérientielle. On y zigzague, on monte et on descend, on se perd facilement. La première fois que j’y suis allé, je me suis dit : « on dirait une map de jeu vidéo ». C’est de cette réflexion que vient l’envie d’écrire ce billet. Une map grandeur nature, avec ses recoins, ses easter eggs, ses angles de vue, ses personnages atypiques. On a envie de tout fouiller, de trouver un espace caché, de courir comme un enfant ; peu d’endroits suscitent, dans le vrai monde, cette pulsion de liberté. Toujours sans intention préalable, Barbican est radicalement ludique.

Son identité unique et évolutive, les innombrables manières de se l’approprier, son équilibre parfait entre intimité et circulation ouverte font bien de Barbican un lieu aussi puissant que ceux des jeux vidéo. Le paysage marque à jamais l’esprit, le gamer est satisfait. On peut explorer à sa guise la carte postale, découvrir un jour le musée et sa serre tropicale, un autre jour le café trendy, et quand la fatigue survient, simplement regarder la vase flotter sur l’eau. À mon sens, on tient les conditions exemplaires de l’habitabilité.

The BEST Sheltered PARKOUR SPOT! (Barbican Estate) – Youtube

Cette altérité de l’espace est aussi un anachronisme : ce que Londres voulait être, ce qui est advenu à côté du destin, ce qui a survécu contre les plans initiaux. Barbican incarne un futur parallèle survivant, certes in fine gentrifié mais comme exception du néolibéralisme austère. En témoignent la large place donnée aux arts et à leur enseignement, le sentiment de slow life et de vie en communauté, et la réhabilitation à travers les années de ce monument tout sauf jetable. Face au clinquant du neuf et du vitré, Barbican est une sculpture de pierre réclamée par la nature et par des habitants en quête d’apaisement. Les autres buildings envient sa trajectoire patrimoniale et pérenne.

Un documentaire promotionnel de 1969 l’annonçait : « tout ce que nous faisons, c’est prendre le meilleur du passé et le remodeler pour le futur ». Promesse utopique, que d’associer la douceur environnementale et le confort moderne ? Ce qui était promis aux seuls nantis peut sans problème se retranscrire dans du logement social et durable. Des architectes comme Lacaton & Vassal savent qu’une tour de béton peut devenir un véritable cocon, aéré et convivial, appropriable et émulateur. Au lieu de mépriser le brutal, on peut l’envelopper, l’ouvrir vers le dehors. Prendre le passé, le remodeler.

Cité du Grand Parc, Bordeaux – rénovation de Lacaton & Vassal

Devant l’urgence climatique, il semble indispensable de penser l’adaptation et de se défaire des symboles du surplus. Barbican est un mètre-étalon, un modèle d’ilot piéton, de parc urbain, d’intégration du loisir dans la cité productive. Il donne envie d’une ville composée de dizaines de ces villages modernes, autonomes et connectés, cohérents mais singuliers, majestueusement durables. Imaginons créer aujourd’hui un Barbican sans béton pollueur, avec une meilleure isolation et version « neutre en énergie ». À comparer avec les fades écoquartiers mal conçus, aux logements exigus et aux façades bariolées d’un fluo cache-misère, le rêve devient plus que jamais désirable.

La ville de demain sera, à mes yeux, une mosaïque de personnalités singulières, pour réancrer le citadin, le sortir du chaos indistinct et de la monotonie assommante. Comme beaucoup d’habitants de cités sont attachés à leur quartier, l’identité micro-locale (et la fierté associée) apparaît comme un levier majeur de la rénovation urbaine. C’est la condition à l’émergence d’organisations populaires, de solidarités quotidiennes, d’une créativité démarchandisée. La possibilité d’une appropriation par le bas du goût architectural, encore trop conditionné par le capital symbolique bourgeois de la pierre de taille, banale et incapable de fournir un confort durable. L’enthousiasme marginal pour le brutalisme végétalisé n’a pas vocation à devenir un nouveau bon goût : ce doit être une voie vers la déconstruction du mythe de la belle ville planifiée, vers la reconversion collective du bâti existant, vers un bricolage urbain qui renature en profondeur et redonne son éclat au logement collectif.

Giclée Art Print

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